« Tibor Nagy à Tshisekedi : « Que votre dialogue ne soit pas qu’une manœuvre anti-rwandaise » »

Alors que la République démocratique du Congo s’apprête à lancer un nouveau dialogue national, les déclarations de l’ancien diplomate américain Tibor Nagy résonnent comme un avertissement. Entre aspirations à la paix et manœuvres géopolitiques, la ligne de crête est étroite pour le président Félix Tshisekedi.

C’est un message qui a traversé l’Atlantique, porté par la voix expérimentée de Tibor Nagy, ancien sous-secrétaire d’État américain aux affaires africaines. Réagissant à l’annonce par le président Félix Tshisekedi de la tenue prochaine d’un dialogue national inclusif, le diplomate chevronné a nuancé son enthousiasme dans des propos rapportés par plusieurs médias. « Le président de la RDC, Tshisekedi, plaide donc pour un dialogue national. Formidable ! Mais comme on dit aux États-Unis, le diable se cache dans les détails », a-t-il déclaré, ajoutant une mise en garde qui en dit long sur les défis à venir : « Si ce n’est qu’une manœuvre anti-rwandaise, ce sera une occasion manquée. Croisons les doigts pour que ce soit sincère et non du théâtre ! » .

Les mots de Nagy, figure respectée de la diplomatie américaine forte de plusieurs décennies de carrière en Afrique, notamment comme ambassadeur en Éthiopie et en Guinée, ne sont pas anodins . Ils interviennent dans un contexte où l’est de la RDC est en proie à une crise sécuritaire et humanitaire aiguë. Malgré une multiplication d’initiatives diplomatiques – accords de paix de Washington en décembre 2025, négociations de Doha, pression internationale accrue, notamment de l’Allemagne – la situation ne cesse de se détériorer .

L’Envoyé spécial de l’ONU pour la région des Grands Lacs, Huang Xia, a récemment alerté le Conseil de sécurité sur cette érosion de la confiance entre acteurs régionaux, qui entrave la concrétisation des engagements politiques . La RDC exige le retrait immédiat des troupes rwandaises de son territoire, tandis que Kigali invoque la menace persistante des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) . Un bras de fer meurtrier qui a déjà coûté la vie à des milliers de civils.

C’est dans ce marasme que le président Tshisekedi a annoncé, le 31 janvier 2026 à Kinshasa, puis le 16 août à Libreville, son intention de convoquer un dialogue national dont il promet qu’il sera « différent de tous les dialogues qu’a connus ce pays » .

D’emblée, le chef de l’État a posé des « lignes rouges » : le dialogue devra se tenir sur le sol national, être conduit par les institutions de la République dans le strict respect de la Constitution, et exclure les auteurs de crimes contre les populations, une formulation qui vise clairement les dirigeants de la rébellion AFC-M23 et leurs soutiens présumés . Une position qui a suscité un tollé, en particulier au sein de l’opposition et des confessions religieuses.

La coalition d’opposition « Ensemble », menée par Moïse Katumbi, a dénoncé une « contradiction majeure » : le pouvoir refuse un dialogue politique hors de Kinshasa avec l’opposition nationale, mais négocie avec l’AFC-M23 à Doha, hors du territoire congolais . Mgr Donatien Nshole, secrétaire général de la Conférence épiscopale du Congo (Cenco), a également plaidé pour un cadre extérieur, estimant que l’environnement politique interne est trop fragile pour garantir une concertation sereine .

C’est précisément ce climat de suspicion que Tibor Nagy a capté dans ses déclarations. Son appel à ne pas faire de ce dialogue une « manœuvre anti-rwandaise » est une mise en garde contre une approche purement politicienne. Pour l’ancien diplomate, un dialogue crédible ne saurait se réduire à un outil de consolidation du pouvoir ou à un instrument de diabolisation d’un voisin, aussi controversé soit-il.

Il perçoit le risque d’un exercice de style, d’un « théâtre » politique soigneusement mis en scène mais vide de substance, qui laisserait de côté les causes profondes du conflit : la faiblesse des institutions, la prédation des ressources, la porosité des frontières, et l’impunité des groupes armés .

Nagy, qui a passé sa carrière à naviguer dans les arcanes complexes des relations internationales sur le continent, sait pertinemment que la paix en RDC ne se décrète pas. Elle se construit patiemment, à travers des compromis douloureux et des réformes structurelles. Son « croisons les doigts » final est à la fois un vœu pieux et un scepticisme poli, typique d’un homme d’État ayant vu trop d’initiatives prometteuses avorter faute de volonté réelle.

Le dialogue national annoncé est donc un test de crédibilité majeur pour le président Tshisekedi. Saura-t-il dépasser les clivages politiques pour inclure toutes les forces vives de la nation, y compris celles qui critiquent sa gouvernance ? Saura-t-il créer les conditions d’un cessez-le-feu durable et d’un retrait effectif des forces étrangères, sans lesquelles toute discussion sur l’avenir du pays apparaîtra comme une coquille vide ?

Les déclarations de Tibor Nagy rappellent que la communauté internationale, et en particulier les États-Unis, dont il fut un représentant influent, sera aux aguets. Un dialogue perçu comme un simulacre politique ne ferait que renforcer le discrédit de Kinshasa et pourrait justifier une pression diplomatique accrue, voire des sanctions . À l’inverse, un processus sincère, transparent et inclusif pourrait ouvrir une voie nouvelle vers une paix durable et redorer le blason de la RDC sur la scène internationale. Le diable, comme le dit si bien Nagy, se cache dans les détails de la mise en œuvre.

Esaïe Vumi objectif DK TV

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