
La ville d’Uvira, chef-lieu temporaire de la province du Sud-Kivu, est passée ce mercredi 10 décembre 2025 sous occupation du mouvement rebelle M23, appuyé par l’armée rwandaise selon plusieurs sources sécuritaires. La prise de la ville, intervenue peu avant midi, s’est déroulée sans combats, marquant un tournant majeur dans l’évolution du conflit à l’Est de la République démocratique du Congo et provoquant une onde de choc politique, diplomatique et humanitaire dans la région des Grands Lacs.
Depuis plus d’une décennie, le mouvement du M23 constitue l’un des acteurs armés les plus déstabilisants de la région des Grands Lacs. Né en 2012 d’une mutinerie d’anciens combattants du CNDP intégrés au sein des FARDC, le groupe avait rapidement occupé plusieurs localités du Nord-Kivu avant d’être militairement vaincu en 2013. Toutefois, sa résurgence en 2021 a profondément modifié l’équilibre sécuritaire dans l’Est de la RDC. Porté par un appui massif du Rwanda selon de multiples rapports des Nations Unies, le M23 a progressivement étendu son contrôle sur de vastes zones du Nord-Kivu, prenant des cités stratégiques telles que Bunagana, Rutshuru, Kiwanja, puis, de manière plus récente, Sake et Kanyabayonga.
L’apparition du mouvement dans le Sud-Kivu, et désormais sa présence visible à Uvira, marque une évolution majeure du conflit. Jamais depuis sa création le M23 n’avait franchi aussi loin le Sud, ce qui témoigne à la fois de sa nouvelle capacité opérationnelle et de la fragilité croissante des positions gouvernementales dans cette partie du pays. Cette avancée constitue un tournant inquiétant pour les habitants, les autorités provinciales ainsi que pour l’ensemble de la région des Grands Lacs.
Une chute rapide et sans résistance
Dès 11h30, des habitants d’Uvira ont commencé à rapporter la présence visible de colonnes de rebelles circulant dans les principales artères de la cité. Plusieurs témoins confirment que les combattants du M23 ont pénétré dans la ville sans rencontrer de résistance, l’armée congolaise s’étant retirée la veille en direction de Swima, Makobola et Baraka, dans le territoire de Fizi.
Un résident du quartier Kiromoni témoigne :
« Nous observons leurs mouvements depuis nos maisons, par peur. Personne n’ose sortir. »
Les forces loyalistes auraient opté pour un repli stratégique afin d’éviter des combats urbains susceptibles d’entraîner des pertes civiles massives, selon des sources militaires locales. Cette stratégie n’a cependant pas empêché la panique et la désorientation des habitants, nombreux à tenter de rejoindre des zones perçues comme plus sûres.
Un vide institutionnel préoccupant
Jusqu’à l’heure de la rédaction de cet article, aucune réaction officielle du gouvernement provincial du Sud-Kivu n’a été enregistrée. Le gouverneur ad intérim, Purusi, serait en train de rassembler des informations précises avant de communiquer publiquement, d’après les autorités nationales.
Ce silence institutionnel nourrit l’inquiétude d’une population déjà fragilisée par une succession de crises sécuritaires et humanitaires au nord et au sud de la province.
Le Burundi ferme sa frontière
Quelques heures après la prise de la ville, le Burundi a annoncé la fermeture immédiate de sa frontière avec la RDC, notamment au niveau de Kavinvira, un des points de passage les plus fréquentés entre les deux pays.
Cette mesure, selon Gitega, vise à prévenir une infiltration des rebelles sur le territoire burundais et à limiter l’afflux soudain de déplacés congolais cherchant refuge.
Cette fermeture risque de désorganiser des milliers de ménages et de commerçants qui dépendent de la traversée quotidienne pour leurs activités économiques. Elle ajoute également une dimension régionale supplémentaire à la crise, dans une zone déjà marquée par des tensions transfrontalières.
Le Rwanda accuse Kinshasa et Bujumbura
Quelques heures après ces événements, Kigali a publié un communiqué virulent, accusant ouvertement les FARDC et la Force de défense nationale du Burundi (FDNB) d’être responsables de la violation du cessez-le-feu prévu par les Accords de Washington.
Selon le communiqué rwandais :
Les FARDC et les groupes Wazalendo auraient bombardé des villages proches de la frontière rwandaise.
Ces forces incluraient, selon Kigali, des combattants FDLR et d’autres étrangers.
L’AFC/M23 n’aurait eu d’autre choix que de « riposter pour se protéger », ce qui justifierait la prise d’Uvira.
Le communiqué s’achève par une accusation politique directe :
La RDC n’aurait « jamais été sincère dans la recherche de la paix », et son refus de neutraliser les FDLR continuerait d’alimenter le conflit.
Le Rwanda exige un retour immédiat à l’application des Accords de Washington, qu’il présente comme la seule voie de stabilisation de la région.
Kinshasa réagit : mobilisation nationale et dénonciation du Rwanda
À Kinshasa, la réaction officielle est venue du porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, qui a livré plusieurs déclarations successives au cours de la journée.
D’abord alarmé par les conséquences humanitaires, il déclare :
« Plus de 200 000 déplacés, plus de 80 morts. Nous suivons la situation de près. J’attends de recevoir plus d’éléments d’information, le temps que le Gouverneur Purusi les rassemble afin de fournir les derniers chiffres. Nous devons tous rester mobilisés. »
Quelques heures plus tard, dans un message plus politique, Muyaya a appelé les Congolais à se rassembler autour du chef de l’État :
« Les Congolais doivent être pleinement mobilisés autour du Président de la République et former le front populaire pour mettre fin à cette agression rwandaise. »
Le porte-parole a également accusé le Rwanda d’être perturbé par le processus diplomatique récemment engagé :
« Le processus de Washington a perturbé les stratégies du président rwandais. Il est devenu très bavard et multiplie les insultes. »
» Nous attendons que les USA, garant de cet accord puisse contraindre le Rwanda à quitter le territoire congolais », dit Patrick MUYAYA.
Ces déclarations illustrent la tension extrêmement élevée entre Kinshasa et Kigali et la complexité d’une crise où enjeux militaires, politiques et diplomatiques se superposent.
Conséquences humanitaires immédiates
La chute d’Uvira exacerbe une situation humanitaire déjà catastrophique. Les rapports préliminaires évoquent :
une vague massive de déplacements vers Fizi, Baraka et les hauts plateaux ;
des familles séparées lors du repli précipité ;
la fermeture des écoles, des marchés et de la majorité des services administratifs ;
un risque élevé de pénurie de denrées alimentaires dans les prochains jours.
Les organisations locales alertent également sur la vulnérabilité des femmes et des enfants, souvent premières victimes lors des périodes d’occupation et d’instabilité.
Une dynamique régionale de plus en plus explosive
La présence du M23 à Uvira constitue une avancée stratégique majeure pour le mouvement rebelle, qui contrôle déjà une large partie du territoire dans le Nord-Kivu. L’extension vers le Sud-Kivu change profondément la géographie du conflit et élargit le champ d’action du mouvement.
Pour plusieurs analystes régionaux, l’évolution militaire du M23, combinée aux tensions diplomatiques entre Kigali, Bujumbura et Kinshasa, fait craindre une régionalisation ouverte du conflit, susceptible d’embraser l’ensemble de la région des Grands Lacs.
Sur le plan militaire, la prise d’Uvira par le M23 représente un basculement stratégique majeur. En s’emparant de cette ville frontalière, le mouvement rebelle étend pour la première fois son rayon d’action bien au-delà du Nord-Kivu, ouvrant un nouveau front dans le Sud-Kivu. Cette position offre au M23 un avantage tactique considérable : un accès direct au couloir transfrontalier Uvira–Bujumbura, ainsi qu’à la route nationale reliant Bukavu à Baraka, deux axes essentiels pour les mouvements militaires et logistiques. La chute d’Uvira crée également une brèche susceptible d’isoler davantage les positions des FARDC dans le territoire de Fizi, tout en facilitant une éventuelle progression rebelle vers Baraka ou même vers les zones côtières du lac Tanganyika. À ce stade, la rapidité de l’avancée du M23 laisse présager une stratégie d’encerclement visant à contrôler un corridor continu du Nord au Sud, ce qui redéfinirait profondément la dynamique du conflit dans l’Est de la RDC.
Sur le plan humanitaire, la chute d’Uvira a provoqué un mouvement de panique d’une ampleur rarement observée dans la région. Selon les premières estimations relayées par les acteurs locaux, des dizaines de milliers de personnes ont fui la ville en moins de vingt-quatre heures, se dirigeant principalement vers les localités de Fizi, Baraka, Luvungi et les hauts plateaux. Parmi elles, un nombre croissant d’enfants non accompagnés a été signalé, conséquence du chaos provoqué par le retrait précipité des forces loyalistes et de l’entrée soudaine des rebelles.
Les centres de santé encore opérationnels peinent déjà à accueillir les blessés et les personnes vulnérables. Des ruptures de stocks en médicaments essentiels, en eau potable et en nourriture ont été constatées. Les ONG locales alertent sur l’apparition imminente de cas de malnutrition aiguë chez les enfants, aggravée par la fermeture des marchés et la paralysie des circuits d’approvisionnement. Plusieurs familles se retrouvent réfugiées dans des écoles, des églises ou à l’air libre, sans abris ni conditions sanitaires minimales.
Les structures humanitaires internationales, quant à elles, font face à d’importantes difficultés d’accès. La fermeture de la frontière burundaise empêche tout passage de biens de première nécessité vers les zones affectées, et l’insécurité persistante rend périlleuse toute intervention rapide. Dans ce contexte, OCHA, les organisations confessionnelles et les équipes médicales locales tirent la sonnette d’alarme, appelant à l’ouverture immédiate de couloirs humanitaires sécurisés pour éviter que la crise ne bascule vers une catastrophe humanitaire généralisée.
Ce mercredi 10 décembre 2025 restera gravé comme une date charnière pour Uvira, mais aussi pour l’ensemble du Sud-Kivu.
La prise de la ville sans combats, les mouvements de population, la fermeture de la frontière burundaise, les accusations croisées entre Kigali et Kinshasa et l’appel à la mobilisation nationale montrent que la crise sécuritaire a atteint un nouveau seuil de gravité.
Dans ce contexte explosif, la communauté internationale pourrait être amenée à réévaluer son engagement, tandis que les populations locales, déjà fragilisées par des années de violence, font face à une nouvelle période d’incertitude et de peur.
Esaïe Vumi objectif DK TV