L’Ituri faisait partie du Bunyoro » : une sortie de Museveni aux lourdes implications régionales

La récente déclaration du président ougandais Yoweri Kaguta Museveni selon laquelle « la province de l’Ituri en République démocratique du Congo faisait partie du Bunyoro », une ancienne entité précoloniale de l’actuel Ouganda, a provoqué une onde de choc politique et diplomatique en République démocratique du Congo (RDC) et au-delà. Cette prise de position, lourde de symboles, intervient dans un contexte régional déjà marqué par des conflits armés persistants, des rivalités d’influence et des débats sensibles sur les frontières héritées de la colonisation.

La déclaration du président ougandais Yoweri Kaguta Museveni a été faite le 12 décembre 2025, à l’occasion d’une prise de parole publique à Kampala, lors d’un échange avec des cadres politiques et sécuritaires ougandais consacré à l’histoire de la région des Grands Lacs et aux enjeux de stabilité transfrontalière. En revenant sur les royaumes précoloniaux et leur influence territoriale avant l’arrivée des puissances coloniales, le chef de l’État ougandais a affirmé que « la province de l’Ituri en République démocratique du Congo faisait partie du Bunyoro », une ancienne entité historique de l’Ouganda.

Cette déclaration est intervenue dans un contexte régional particulièrement sensible, marqué par la persistance de l’insécurité dans l’est de la RDC, notamment en Ituri et au Nord-Kivu, ainsi que par la coopération militaire en cours entre les forces armées ougandaises et congolaises contre les groupes armés, dont les ADF. Le propos du président Museveni, tenu devant un public acquis à sa vision politique, s’inscrivait officiellement dans une lecture historique de la région, mais il a rapidement suscité des interrogations quant à sa portée politique et diplomatique, au regard des équilibres fragiles entre États de la région des Grands Lacs.

En évoquant le Bunyoro, Yoweri Museveni renvoie à un royaume ancien, le Bunyoro-Kitara, qui s’étendait, avant la colonisation européenne, sur une vaste zone couvrant des parties de l’actuel Ouganda et de l’est de la RDC. Ce royaume, puissant entre le XVe et le XVIIIe siècle, exerçait une influence politique, culturelle et économique importante dans la région des Grands Lacs.

Cependant, si les royaumes précoloniaux ont effectivement connu des frontières mouvantes, souvent basées sur des alliances, des conquêtes ou des zones d’influence plutôt que sur des limites fixes, ces réalités historiques ont été profondément reconfigurées par la colonisation. Les frontières internationales actuelles, notamment celles séparant l’Ouganda et la RDC, sont le résultat des accords coloniaux conclus à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, notamment entre les puissances européennes comme la Belgique et le Royaume-Uni.

Sur le plan juridique, la question des frontières internationales ne laisse place à aucune ambiguïté. Les limites territoriales entre la République démocratique du Congo et l’Ouganda sont régies par le droit international et reposent sur le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, consacré en Afrique depuis les indépendances. Ce principe, connu sous le nom d’uti possidetis juris, vise à préserver la stabilité des États en empêchant toute remise en cause des frontières reconnues au moment de l’accession à la souveraineté.

Ce cadre juridique est renforcé par les textes fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine, aujourd’hui Union africaine, qui ont fait du respect des frontières existantes un pilier de la coexistence pacifique entre les États africains. En vertu de ces normes, les références à des royaumes ou entités précoloniales, aussi importantes soient-elles sur le plan historique et culturel, ne peuvent en aucun cas constituer une base légale pour une revendication territoriale contemporaine.

Ainsi, l’Ituri demeure, en droit international, une province pleinement intégrée à la République démocratique du Congo, dont la souveraineté et l’intégrité territoriale sont reconnues par l’ensemble de la communauté internationale, y compris par l’Ouganda. Toute lecture historique doit donc être strictement dissociée des réalités juridiques actuelles afin d’éviter des interprétations susceptibles d’alimenter des tensions diplomatiques ou sécuritaires dans la région.

La province de l’Ituri, située au nord-est de la RDC, est l’une des régions les plus riches du pays sur le plan minier, avec d’importants gisements d’or, mais aussi l’une des plus instables. Depuis plusieurs décennies, elle est le théâtre de violences armées impliquant des groupes locaux et étrangers, sur fond de conflits communautaires, de compétition pour le contrôle des ressources naturelles et d’ingérences régionales.

Pour de nombreux Congolais, l’Ituri n’est pas seulement une entité administrative : elle est un symbole de la souveraineté nationale durement éprouvée. Toute déclaration suggérant, même implicitement, une appartenance historique de cette province à un pays voisin est donc perçue comme une remise en cause potentielle de l’intégrité territoriale de la RDC.

Une réaction sensible à Kinshasa

À Kinshasa, la déclaration du président ougandais a été accueillie avec prudence, mais aussi avec inquiétude dans les milieux politiques, académiques et de la société civile. Plusieurs analystes estiment que ce type de discours, même s’il se veut historique ou culturel, peut être instrumentalisé dans un contexte sécuritaire fragile.

Des juristes congolais rappellent que le droit international est clair : les frontières héritées de la colonisation sont intangibles, conformément au principe de l’uti possidetis juris, largement reconnu en Afrique pour éviter des conflits frontaliers généralisés. En ce sens, aucune référence à une entité précoloniale ne peut justifier une revendication territoriale contemporaine.

Entre histoire et politique contemporaine

Du côté ougandais, certains observateurs tentent de relativiser la portée de la déclaration de Museveni, la présentant comme une réflexion historique plutôt qu’une revendication politique formelle. Le président ougandais, au pouvoir depuis 1986, est connu pour ses prises de parole mêlant histoire, idéologie panafricaniste et considérations géopolitiques.

Néanmoins, dans un contexte où l’armée ougandaise est déjà présente sur le sol congolais dans le cadre d’opérations conjointes contre les groupes armés, notamment les ADF (Allied Democratic Forces), la symbolique d’une telle déclaration ne peut être ignorée. Elle alimente les soupçons d’une partie de l’opinion congolaise sur les véritables intentions de Kampala en Ituri.

Sur le plan géopolitique, la déclaration de Yoweri Museveni s’inscrit dans une logique plus large de projection d’influence régionale. Le président ougandais, au pouvoir depuis près de quatre décennies, a souvent recours à une lecture historique et idéologique pour légitimer le rôle central de l’Ouganda dans la région des Grands Lacs. En évoquant le Bunyoro, il ne s’agit pas seulement d’un rappel du passé, mais aussi d’un message politique soulignant l’ancienneté et la profondeur de l’ancrage ougandais dans les dynamiques régionales.

Cette prise de parole intervient dans un contexte où l’Ouganda est militairement présent en République démocratique du Congo, notamment en Ituri, dans le cadre des opérations conjointes contre les groupes armés. En rappelant des liens historiques avec cette province, Museveni peut chercher à renforcer, sur le plan symbolique, la légitimité de l’implication ougandaise, tant auprès de son opinion publique interne que vis-à-vis des acteurs régionaux et internationaux.

Par ailleurs, cette référence historique peut être interprétée comme un signal adressé aux autres puissances régionales impliquées dans l’est de la RDC, notamment le Rwanda, indiquant que l’Ouganda se considère comme un acteur historique et stratégique incontournable dans cette zone. Elle s’inscrit aussi dans une vision panafricaniste souvent défendue par Museveni, où les frontières coloniales sont présentées comme artificielles, même si leur remise en cause formelle reste juridiquement exclue. Cette ambiguïté entre discours idéologique et réalités diplomatiques nourrit toutefois les inquiétudes, car elle peut fragiliser la confiance entre partenaires et compliquer les efforts de stabilisation dans une région déjà fortement militarisée.

Les risques de raviver les tensions communautaires

Au-delà du débat diplomatique, la référence au Bunyoro pose aussi la question sensible des identités locales. L’Ituri est une province multiethnique, marquée par des rivalités historiques entre communautés. Introduire un discours d’appartenance historique externe risque de complexifier davantage un tissu social déjà fragile.

Des leaders communautaires craignent que ces propos soient récupérés par des groupes armés ou des acteurs politiques locaux pour justifier des agendas violents ou séparatistes. Dans une région où la mémoire des conflits est encore vive, chaque mot prononcé par un chef d’État voisin peut avoir des répercussions concrètes sur le terrain.

Enjeux régionaux et diplomatie des Grands Lacs

La région des Grands Lacs africains est historiquement marquée par des interdépendances fortes entre États, mais aussi par des conflits transfrontaliers récurrents. Les relations entre la RDC et l’Ouganda ont connu des phases de coopération et de tension, allant jusqu’à des affrontements militaires directs à la fin des années 1990 et au début des années 2000.

Aujourd’hui, les deux pays affichent officiellement une volonté de coopération sécuritaire et économique. C’est pourquoi la déclaration de Museveni apparaît, pour certains diplomates, comme un faux pas susceptible de fragiliser des équilibres déjà précaires. Elle souligne l’importance d’une communication maîtrisée et respectueuse de la souveraineté des États voisins.

Pour la République démocratique du Congo, ce type de déclaration comporte plusieurs risques concrets, tant sur le plan politique que sécuritaire. Sur le plan diplomatique, elle peut fragiliser les relations bilatérales avec l’Ouganda en nourrissant la méfiance et en ravivant le souvenir des interventions étrangères passées sur le sol congolais. Même en l’absence de revendication territoriale officielle, l’évocation d’une appartenance historique de l’Ituri à un pays voisin peut être perçue comme une atteinte symbolique à la souveraineté nationale.

Sur le plan sécuritaire, le risque réside dans la récupération de ce discours par des groupes armés ou des acteurs locaux cherchant à justifier leurs actions ou à instrumentaliser les identités communautaires. Dans une province déjà marquée par des violences récurrentes, toute ambiguïté sur l’autorité de l’État congolais peut accentuer l’instabilité et compliquer les efforts de pacification menés par les forces nationales et leurs partenaires.

Enfin, sur le plan interne, ces propos peuvent alimenter un sentiment d’insécurité et de défiance au sein des populations de l’Ituri, tout en exerçant une pression supplémentaire sur les autorités congolaises, appelées à réaffirmer clairement l’intégrité territoriale du pays. À long terme, si ce type de discours venait à se multiplier, il pourrait affaiblir la position de la RDC dans les négociations régionales et rendre plus complexe la construction d’une coopération fondée sur la confiance et le respect mutuel entre États de la région des Grands Lacs.

Quelle lecture pour l’avenir ?

À ce stade, aucune revendication territoriale officielle n’a été formulée par l’Ouganda à l’égard de l’Ituri. Toutefois, cette déclaration rappelle combien le passé continue de peser sur le présent dans la région des Grands Lacs. Elle met en lumière la nécessité, pour les dirigeants africains, de manier l’histoire avec précaution, surtout lorsqu’elle touche à des questions de frontières et d’identité nationale.

Pour la RDC, l’enjeu est double : réaffirmer fermement sa souveraineté tout en évitant une escalade diplomatique inutile. Pour l’Ouganda, il s’agit de rassurer sur ses intentions et de démontrer que la coopération régionale prime sur toute lecture révisionniste de l’histoire.

En définitive, cette polémique autour de l’Ituri et du Bunyoro rappelle une vérité essentielle : en Afrique comme ailleurs, l’histoire est une richesse pour comprendre le présent, mais elle peut devenir un facteur de division lorsqu’elle est invoquée sans tenir compte des réalités politiques et juridiques contemporaines.

En définitive, la déclaration de Yoweri Museveni sur l’Ituri dépasse le simple cadre d’un rappel historique et met en lumière la sensibilité extrême des questions de souveraineté et de frontières dans la région des Grands Lacs. Si l’histoire constitue un élément essentiel pour comprendre les dynamiques régionales, son instrumentalisation, même implicite, peut raviver des tensions latentes dans un contexte sécuritaire déjà fragile.

Pour la République démocratique du Congo, l’enjeu est désormais de répondre avec fermeté et intelligence diplomatique, en réaffirmant l’intangibilité de ses frontières tout en préservant les mécanismes de coopération régionale indispensables à la stabilisation de l’est du pays. Cette situation rappelle également la responsabilité collective des dirigeants africains à privilégier le dialogue, le respect du droit international et le rôle des organisations régionales, notamment l’Union africaine, afin que les références au passé servent à renforcer l’intégration et la paix, plutôt qu’à fragiliser davantage des équilibres déjà précaires.

Esaïe Vumi objectif DK TV

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