
Alors que le franc congolais s’apprécie sur le marché, la Banque Centrale du Congo (BCC) monte au créneau contre les pratiques illégales des cambistes. Dans un avis rendu public le 13 octobre 2025, elle appelle les opérateurs du marché de change à respecter scrupuleusement la réglementation, menaçant de sanctions ceux qui persistent dans la fraude.
Cette sortie de la Banque Centrale intervient dans un climat économique où la stabilité du taux de change est devenue un enjeu majeur du gouvernement. Depuis plusieurs mois, le franc congolais s’apprécie lentement face au dollar, suscitant à la fois espoir et vigilance parmi les opérateurs économiques.
Depuis quelques semaines, les observateurs économiques constatent un phénomène rare : le franc congolais regagne du terrain face au dollar américain, après des mois de glissade.
Mais cette embellie, loin d’apaiser le marché, semble attiser des comportements opportunistes.
Certains cambistes improvisés multiplient les taux fantaisistes dans les rues de Kinshasa, jouant sur la méfiance des citoyens.
C’est dans ce contexte que la BCC a publié un communiqué officiel rappelant l’exigence de conformité à l’Instruction n° 007 – modification n° 3 de 2023.
“Nous observons des écarts injustifiés entre les taux officiels et ceux pratiqués sur le marché parallèle. Ces dérives doivent cesser”, a indiqué un cadre de la Banque Centrale, joint par téléphone ce lundi.
L’Instruction 007, dans sa version modifiée, fixe le cadre d’exercice de l’activité de change manuel en RDC.
Elle impose notamment :
un agrément officiel de la BCC pour tout bureau ou cambiste,
l’interdiction de l’affichage des taux sur la voie publique,
la limitation de l’écart entre le taux acheteur et vendeur,
et la tenue d’une comptabilité conforme.
Malgré ces dispositions, plusieurs points de change continuent d’opérer dans l’informel.
Dans le quartier Victoire, à Kinshasa, les panneaux indiquant “1 USD = 2 870 CDF” cohabitent avec d’autres affichant “2 950 CDF”, selon un rapide tour de terrain effectué par nos reporters.
“Chacun fixe son taux à sa manière. Quand la BCC parle, c’est bien, mais sur le terrain, la réalité est différente”, reconnaît un cambiste du rond-point Huileries, qui préfère garder l’anonymat.
Selon les économistes, cette confusion permanente sur les taux de change contribue à entretenir la spéculation.
“Chaque fois qu’il y a des mouvements de hausse ou de baisse du dollar, certains acteurs profitent de l’incertitude pour gonfler leurs marges. Cela finit par fragiliser la confiance dans la monnaie nationale”, explique l’analyste financier Jean-Claude Kanyinda, spécialiste des marchés monétaires.
Pour sa part, la BCC se veut rassurante : la stabilité du franc congolais repose, selon elle, sur des fondamentaux solides – notamment une discipline budgétaire accrue, la maîtrise de la masse monétaire et le contrôle du taux directeur.
Mais elle avertit : tout acteur qui enfreindra les règles “s’exposera à des sanctions pouvant aller jusqu’au retrait d’agrément”.
À Lubumbashi, certains cambistes estiment que la réglementation reste difficile à appliquer sur le terrain. “Les agents de la BCC passent parfois, mais le lendemain tout revient comme avant. Tant qu’il y aura plusieurs taux dans la rue, les clients chercheront le plus avantageux”, confie un opérateur du marché Kenya.
Dans son communiqué, la Banque Centrale invite les Congolais à n’effectuer leurs opérations qu’auprès des banques commerciales et bureaux de change agréés, dont la liste figure sur son site officiel (www.bcc.cd).
Une manière de couper court aux pratiques informelles.
“Le danger, c’est que beaucoup de citoyens ignorent quels bureaux sont autorisés. Les arnaques se multiplient, surtout dans les marchés”, déplore Mado Nsiala, commerçante à Gambela.
Elle reconnaît néanmoins que les bureaux agréés “sont souvent trop loin ou trop lents”, ce qui pousse certains à se tourner vers les cambistes de rue.
Pour Joseph Kasongo, responsable d’un bureau agréé à Gombe, “la BCC a raison d’agir. Trop de faux cambistes salissent notre métier. Nous espérons que les contrôles seront réellement appliqués cette fois-ci.”
Derrière cette opération de recadrage se jouent plusieurs enjeux économiques :
restaurer la confiance dans le franc congolais,
réduire les écarts entre taux officiels et parallèles,
freiner la spéculation,
et lutter contre le blanchiment d’argent.
Selon la BCC, le marché du change informel reste un “maillon faible” du système financier congolais.
Chaque franc échangé hors circuit officiel échappe non seulement au contrôle de l’État, mais aussi à la transparence requise pour suivre les flux financiers.
Mais sur le terrain, plusieurs obstacles risquent de freiner l’application stricte de cette décision.
Le manque de bureaux agréés dans les zones reculées, le faible niveau de sensibilisation du public et la résistance des cambistes de rue compliquent la tâche.
“Les contrôles de la BCC ne suffiront pas s’il n’y a pas une coordination avec la police économique et les autorités locales”, estime Félicien Mbuyi, économiste au Centre d’Études Financières de Kinshasa.
“C’est une bataille à la fois monétaire et sociale : il faut formaliser sans étrangler ceux qui vivent de cette activité.”
Beaucoup de cambistes affirment exercer cette activité faute d’emploi stable. “C’est ce qui nous fait vivre. Si on nous interdit, qu’allons-nous devenir ?”, s’interroge Pascal, jeune changeur du marché Gambela. Un dilemme qui rend la régulation délicate pour la BCC.
Le message de la BCC est clair : la stabilité du franc congolais ne peut se construire dans le désordre.
Les prochaines semaines seront déterminantes pour évaluer l’impact réel de ce rappel à l’ordre sur le terrain.
Si la discipline s’installe, le pays pourrait espérer un marché plus sain, où les citoyens échangent leur argent sans crainte de manipulation.
Dans le cas contraire, la confiance dans la monnaie nationale risquerait de s’éroder à nouveau, au détriment de la stabilité économique tant recherchée.
À l’heure où la RDC tente de consolider sa stabilité macroéconomique, cette croisade contre les cambistes indisciplinés apparaît comme un test de gouvernance monétaire. La réussite de cette opération dépendra de la capacité des institutions à joindre rigueur, pédagogie et transparence.
La décision de la Banque Centrale du Congo ne relève pas d’un simple rappel administratif : elle s’inscrit dans une bataille stratégique pour la stabilité économique du pays. En remettant de l’ordre dans le secteur du change manuel, la BCC cherche avant tout à restaurer la confiance dans la monnaie nationale, condition essentielle pour maintenir le cap de la désinflation et consolider la reprise économique observée depuis le début de l’année 2025.
Au-delà des chiffres et des taux, cette initiative traduit une volonté politique de réaffirmer l’autorité de l’État sur un marché longtemps laissé à la dérive. Pendant des années, le commerce de devises s’est exercé dans une semi-anarchie, où les cambistes de rue ont remplacé les structures officielles. Aujourd’hui, l’heure est à la normalisation. Mais cette normalisation ne se fera pas sans résistance : elle touche à un secteur informel qui fait vivre des milliers de familles, souvent sans autre alternative.
Pour les économistes, cette opération de nettoyage du marché des changes pourrait produire un double effet. À court terme, elle risque de créer des tensions locales entre les autorités et les cambistes non agréés. Mais à moyen et long terme, elle devrait permettre d’assainir le système monétaire et de réduire la spéculation sur le franc congolais, principale cause de l’instabilité du taux de change.
Toutefois, la réussite de cette réforme dépendra largement de la capacité de la BCC à passer des mots aux actes. Les précédents rappels à l’ordre sont souvent restés lettre morte, faute de contrôles réguliers et de sanctions effectives. Cette fois-ci, l’institution est attendue sur la rigueur de son suivi : descentes sur le terrain, retraits d’agréments, communication transparente et publication périodique des listes de bureaux conformes.
Les experts soulignent également l’importance d’une approche inclusive : il ne s’agit pas seulement de sanctionner, mais aussi d’accompagner la formalisation du secteur. Former les cambistes, faciliter leur enregistrement, et encourager les partenariats avec les banques commerciales pourraient transformer une activité perçue comme risquée en levier de bancarisation et de transparence financière.
Enfin, la lutte contre les dérives du marché des changes dépasse la seule sphère monétaire. Elle touche à la gouvernance, à la confiance des citoyens dans les institutions, et à la crédibilité internationale du pays. Dans un contexte où la RDC aspire à attirer davantage d’investissements et à stabiliser son économie, chaque geste de discipline économique devient un signal fort adressé aux partenaires financiers et aux marchés.
En somme, le message de la Banque Centrale est clair : le franc congolais ne se défendra pas uniquement par les discours, mais par la discipline, la régulation et la responsabilité collective. L’avenir du marché des changes dépendra désormais de la capacité des acteurs – publics comme privés – à choisir entre le désordre du passé et la rigueur d’un système modernisé.
Esaïe Vumi objectif DK TV