RDC : Le Ministre Guillaume Ngefa dénonce les conditions « indignes » du Parquet et du Tribunal de paix de Kinkole

Scène rare dans les annales de la justice congolaise. En visite inopinée au Parquet et au Tribunal de paix de Kinkole, dans la commune de la N’sele à Kinshasa, le Ministre de la Justice et Garde des Sceaux, Guillaume Ngefa, a dressé un constat pour le moins alarmant : les conditions de travail des magistrats y sont non seulement précaires, mais aussi contraires à toute idée d’une justice équitable et indépendante.

Dans un message publié ce lundi 20 octobre sur ses canaux officiels, le Ministre Ngefa n’a pas mâché ses mots.

« J’ai personnellement constaté les conditions de travail indignes des magistrats du Parquet et du Tribunal de paix de Kinkole. Dans des locaux exigus de moins de 20 m², jusqu’à dix magistrats partagent l’espace, parfois sans portes ni fenêtres. Faute de moyens, certains achètent eux-mêmes leur mobilier », a-t-il déploré.

Selon lui, cette situation met directement en péril le secret de l’instruction et la sécurité des dossiers judiciaires. « Comment rendre une justice équitable quand l’instruction se déroule sous les yeux de collègues non concernés ? », s’est interrogé le Ministre, visiblement choqué par ce qu’il a vu.

Le cas du Tribunal de paix de Kinkole n’est pas isolé. Il symbolise une situation que connaissent plusieurs juridictions de la capitale, voire de tout le pays. Dans de nombreuses localités, les magistrats travaillent sans bureaux décents, sans matériels informatiques, sans connexion Internet, et parfois même sans électricité régulière.

À Kinkole, certains magistrats doivent se relayer pour utiliser une même chaise ou une même table, selon les témoignages recueillis sur place.
Un magistrat qui a requis l’anonymat témoigne :

« Nous rendons la justice dans des conditions qui ne respectent ni notre dignité ni celle du citoyen justiciable. Parfois, il pleut dans la salle d’audience. Nous sommes livrés à nous-mêmes. »

Depuis plusieurs décennies, la justice congolaise souffre d’un manque chronique de financement et d’un déficit d’infrastructures. Les budgets alloués au ministère de la Justice représentent à peine 2 % du budget national, selon les données du dernier exercice budgétaire. Cette faiblesse structurelle empêche toute planification durable pour améliorer les conditions de travail des magistrats. Les juridictions de paix, pourtant les plus proches du citoyen, sont les plus négligées.

Une greffière rencontrée sur place décrit la précarité quotidienne : « Nous manquons de papier, d’encre pour les imprimantes et parfois même d’eau potable. Certains magistrats utilisent leurs téléphones personnels pour imprimer les citations à comparaître. »
Ces réalités contrastent avec les discours officiels qui promettent depuis des années la modernisation du système judiciaire.

Dans plusieurs pays africains, des réformes structurelles ont permis d’améliorer les conditions de travail des magistrats. Au Rwanda, par exemple, un programme de modernisation a permis la construction de 120 tribunaux modernes en dix ans. En Côte d’Ivoire, le gouvernement a mis en place un fonds de rénovation judiciaire de 30 milliards de francs CFA. Des initiatives qui pourraient inspirer la

Ces conditions de travail déplorables ont des conséquences directes sur la qualité des décisions rendues et sur la confiance du public envers la justice congolaise.
Pour de nombreux observateurs, cette situation compromet le principe d’indépendance du pouvoir judiciaire, pourtant garanti par la Constitution.

« Une justice pauvre ne peut pas être une justice forte », commente le juriste et enseignant Me Richard Mukendi, spécialiste du droit public.
Selon lui, « lorsque les magistrats doivent acheter eux-mêmes leurs chaises et bureaux, il devient difficile de leur demander une neutralité absolue dans les dossiers sensibles. Cela crée une dépendance morale et matérielle qui fragilise l’ensemble du système judiciaire. »

Selon les statistiques du Conseil Supérieur de la Magistrature, la RDC compte près de 4 000 magistrats pour une population de plus de 100 millions d’habitants, soit un ratio d’un magistrat pour 25 000 citoyens. Ce déficit chronique entraîne une surcharge de travail et un ralentissement des procédures. Dans certaines juridictions, un seul juge gère plus de 300 dossiers actifs par an, un record en Afrique centrale.

Le Ministre Guillaume Ngefa n’est pas le premier à dénoncer ces conditions. Avant lui, plusieurs de ses prédécesseurs avaient reconnu la nécessité d’un plan de modernisation des infrastructures judiciaires.
En 2021 déjà, un projet de construction de nouveaux bâtiments judiciaires avait été annoncé par le gouvernement, mais le financement n’a jamais été débloqué dans sa totalité.

Depuis, les magistrats continuent de travailler dans des bureaux improvisés, souvent situés dans des bâtiments prêtés ou hérités d’administrations locales.
Certains parquets fonctionnent même dans des maisons privées louées par des magistrats eux-mêmes, faute de locaux publics disponibles.

La sortie médiatique du Ministre Ngefa a provoqué une onde de réactions dans la société civile et les milieux juridiques.
L’organisation “Justice Pour Tous RDC”, par la voix de sa présidente, Me Carine Kalubi, salue « le courage du Ministre de constater la réalité sur le terrain », mais insiste sur « la nécessité d’un plan d’urgence budgétaire pour redresser le secteur ».

« Nous espérons que cette visite ne restera pas symbolique. Les magistrats n’ont pas besoin de compassion, ils ont besoin de moyens pour travailler dignement. Tant que la justice restera dans cet état, les réformes resteront théoriques », a déclaré Me Kalubi.

De son côté, le Syndicat Autonome des Magistrats du Congo (SYNAMAC) a publié un communiqué de presse dans la soirée du 20 octobre, demandant au gouvernement de “passer des paroles aux actes” et d’allouer dans le prochain budget un fonds spécial pour la réhabilitation des juridictions de paix.

Ce constat met en lumière une justice à deux vitesses en République Démocratique du Congo :

d’un côté, les tribunaux des grandes villes, mieux équipés, où les conditions de travail sont relativement meilleures ;

de l’autre, les juridictions locales et périphériques, souvent abandonnées, manquant de tout, jusqu’au papier pour rédiger les procès-verbaux.

À Kinkole, le manque de moyens s’étend même aux outils de travail élémentaires : pas de photocopieuse, pas de coffre pour conserver les dossiers sensibles, et parfois aucun moyen de transport pour les descentes sur terrain.
Ces manquements, selon plusieurs analystes, favorisent la lenteur des procédures et ouvrent la voie à la corruption.

Du côté du Parlement, plusieurs élus de Kinshasa ont réagi à la déclaration du ministre. Le député national Jean-Pierre Kanza estime qu’« il est temps que la justice cesse d’être le parent pauvre de la République ». Il plaide pour que la prochaine loi de finances consacre un chapitre spécial aux infrastructures judiciaires. D’autres députés, plus critiques, dénoncent une visite “médiatique” sans plan concret, accusant le gouvernement de répéter les mêmes promesses chaque année.

Face à ce tableau sombre, Guillaume Ngefa promet d’agir.

« Nous essaierons d’y remédier », a-t-il conclu dans sa déclaration, avant d’annoncer la mise en place d’une mission d’évaluation nationale des conditions de travail dans toutes les juridictions de la capitale.

Cette mission, selon les informations proches du ministère, pourrait débuter avant la fin du mois de novembre 2025 et aboutir à un rapport officiel présenté au Conseil des ministres.
Des mesures d’urgence pourraient inclure :

la réhabilitation des bâtiments judiciaires vétustes,

la dotation en matériel informatique et mobilier de base,

et la création d’un fonds spécial pour les juridictions de paix.

La visite du Ministre Ngefa à Kinkole pourrait marquer un tournant dans la perception du secteur judiciaire par les décideurs politiques.
De nombreux Congolais espèrent qu’il ne s’agira pas d’un simple constat de plus, mais du début d’un plan de réforme structurelle de la justice, longtemps décriée pour sa lenteur, sa politisation et ses conditions de travail misérables.

En attendant, les magistrats du Parquet et du Tribunal de paix de Kinkole continuent de servir la justice dans ces locaux exigus, avec un sens du devoir que beaucoup saluent, mais qui ne saurait remplacer la volonté politique et le financement adéquat dont la justice congolaise a cruellement besoin.

Au-delà des promesses, les Congolais attendent des gestes concrets. La justice reste un pilier essentiel de la République et un baromètre de la démocratie. Restaurer la dignité des magistrats, c’est restaurer la confiance du peuple dans ses institutions. Comme l’a rappelé un vieux juge rencontré à Kinkole : « La justice n’a pas besoin de pitié, elle a besoin de respect. » Un message fort que le gouvernement devra entendre s’il veut réellement bâtir un État de droit.

Le cri du cœur du ministre Guillaume Ngefa résonne comme un appel à la conscience nationale. À travers Kinkole, c’est toute la justice congolaise qui réclame réparation, respect et considération. Les réformes ne peuvent plus attendre, car sans justice, aucune démocratie ne peut survivre. Le gouvernement a désormais le devoir moral de transformer cette indignation en action.

Esaïe Vumi objectif DK TV

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