Crise dans l’Est de la RDC : l’appel pressant du Cardinal Fridolin Ambongo pour un sursaut national Kinshasa

La situation sécuritaire dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) continue de susciter des réactions fortes au sein de la classe politique, de la société civile et du monde ecclésiastique. Parmi les voix les plus influentes et inlassables, celle du Cardinal Fridolin Ambongo Bensungu occupe une place particulière. Une fois encore, le prélat a lancé un message puissant, empreint de lucidité et de gravité, dénonçant les approches superficielles et purement politiques mises en avant dans la gestion de la crise qui ravage l’Est du pays depuis plus de deux décennies.

« Toute autre initiative qui se limite aux arrangements entre politiciens sans prendre en compte les causes profondes de la misère de notre peuple est vouée à l’échec et provoquera d’autres crises si nous ne rassemblons pas ensemble le peuple congolais autour d’une table pour vider leur sac », a déclaré le Cardinal Ambongo. Une déclaration qui, par sa force, résonne comme un constat lucide mais aussi comme un avertissement stratégique au moment où les négociations, consultations et initiatives diplomatiques se multiplient sans toujours déboucher sur des résultats palpables.

En dépit des opérations militaires successives, des changements institutionnels répétés, des programmes de stabilisation, et des engagements régionaux pris avec les pays voisins, la situation humanitaire et sécuritaire dans l’Est de la RDC reste catastrophique. Les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri demeurent prises au piège des affrontements entre groupes armés locaux et étrangers, des interventions de forces régionales, et de la compétition géopolitique autour des ressources minérales stratégiques.

Depuis le début de l’année 2025, des centaines de civils ont encore perdu la vie. Les déplacements massifs se poursuivent, portant à plus de 7 millions le nombre de personnes déracinées à travers la RDC, un des chiffres les plus élevés au monde. Les populations de Beni, Bunagana, Rutshuru, Goma, Djugu, Minembwe, Shabunda et Masisi témoignent, semaine après semaine, de la même réalité : insécurité endémique, pillages, viols, massacres, enlèvements, famine, absence d’État et désespoir profond.

Face à cette tragédie prolongée, le Cardinal Ambongo ne se contente plus de dénoncer : il interpelle directement les élites politiques du pays et la communauté internationale, leur reprochant de se satisfaire de solutions de façade qui ne traitent ni l’origine ni la dimension véritable du problème.

À la lumière des dernières données humanitaires, la crise dans l’Est de la RDC présente des chiffres alarmants : au 31 août 2025, on compte environ 5,78 millions de déplacés internes dans le pays, principalement dans les provinces orientales.
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), plus de 500 000 personnes déplacées ont perdu leur abri après la destruction ou le démantèlement des sites de réfugiés autour de Goma.
Depuis le début de l’année 2025, plus de 400 000 nouveaux déplacements ont été enregistrés dans l’Est, alors que des combats intenses se poursuivent.
En parallèle, l’Office de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) rapporte que plus de 3 millions de personnes déplacées sont retournées dans leurs lieux d’origine entre début 2024 et mi-2025, dont 2 millions au Nord-Kivu et plus de 600 000 au Sud-Kivu.
Sur le plan alimentaire, le Programme alimentaire mondial (PAM / WFP) estime que 28 millions de Congolais sont en situation d’insécurité alimentaire, dont 10,3 millions dans les provinces orientales.
Enfin, dans son rapport de début 2025, l’UNHCR souligne que la recrudescence de la violence s’accompagne d’une grave détérioration du droit à la protection : plus de 2 900 personnes tuées, près de 2 880 blessées, et des sites de déplacement massivement détruits ou devenus inaccessibles.

Le cœur du message du Cardinal Ambongo réside dans l’idée de rassembler les Congolais autour d’une même table. Mais pas une table politique classique, encore moins une plateforme réservée aux élites ou aux acteurs institutionnels. Selon lui, le pays doit aller au-delà des mécanismes traditionnels de concertation, souvent verrouillés, figés et déconnectés des réalités quotidiennes des populations.

Ce « vider le sac » évoqué par le prélat renvoie à une démarche de vérité profonde, où les frustrations, humiliations, non-dits, blessures et méfiances devraient être mises à nu. Il ne s’agirait pas simplement de réformer des institutions, mais de reconstruire la confiance nationale — un élément devenu rare dans un pays historiquement miné par les trahisons politiques, les influences étrangères et l’eau trouble des intérêts économiques contradictoires.

Cette initiative, selon Ambongo, doit inclure toutes les catégories de la société : chefs coutumiers, leaders religieux, organisations féminines, jeunes, acteurs communautaires de terrain, déplacés internes, survivantes des violences sexuelles, experts indépendants, artistes engagés, représentants des églises, opérateurs économiques locaux, et bien sûr les autorités politiques et forces de défense.

Ce format élargi et profondément participatif rompt avec les schémas habituels de gouvernance en RDC, souvent accusés d’opacité et d’exclusion.

Au-delà des violences visibles, le Cardinal Ambongo insiste sur la nécessité de diagnostiquer avec honnêteté les causes structurelles de la crise :

  1. Le pillage systématique des ressources naturelles

Le Congo oriental est riche en coltan, or, cassitérite, cobalt, lithium et autres minerais stratégiques. Depuis plus de vingt ans, ces richesses attisent les convoitises de réseaux locaux et transnationaux qui entretiennent volontairement le chaos, permettant l’exploitation illégale des ressources dans des zones où l’État est quasi absent.

  1. La question des frontières et de l’ingérence régionale

La répétition des conflits armés dans l’Est reflète aussi la complexité des relations entre la RDC et certains pays voisins, qui soutiennent ou tolèrent la présence de groupes armés opérant depuis leur territoire pour défendre leurs intérêts géopolitiques ou économiques.

  1. L’effondrement de l’autorité de l’État

L’absence de services publics, de sécurité, de justice, d’infrastructures ou encore de gouvernance locale stable favorise l’émergence de groupes armés se substituant à l’administration.

  1. La misère extrême des populations

Pour une grande majorité des habitants des territoires affectés, la survie quotidienne dépend de l’économie informelle, des mines artisanales ou de l’aide humanitaire. Cette pauvreté persistante constitue un terreau fertile pour le recrutement des groupes armés.

Le Cardinal estime que tant que ces causes ne seront pas abordées courageusement, aucune solution durable n’émergera, peu importe le nombre de sommets régionaux, d’accords politiques ou de déclarations officielles.

Dans son discours, Ambongo adresse indirectement une critique à certains acteurs internationaux impliqués dans la gestion du conflit. Il reproche à la communauté internationale d’adopter une approche sélective ou parfois contradictoire, parlant de paix tout en fermant les yeux sur des activités commerciales illicites, des trafics transfrontaliers et des complicités économiques bien connues des populations locales.

Selon lui, une paix durable exige un engagement sincère : transparence dans les chaînes d’approvisionnement en minerais, sanctions effectives contre les financiers des groupes armés, respect de la souveraineté congolaise, et surtout un accompagnement réel, pas uniquement diplomatique, des efforts de stabilisation.

La déclaration du Cardinal, datée du 23 novembre 2025, intervient à un moment où plusieurs initiatives politiques sont en cours, notamment les discussions autour d’un nouveau format de sécurité régionale, les appels à la fin de la présence des forces étrangères non mandatées, et les réformes annoncées au sein des FARDC.

Mais pour Ambongo, aucune réforme, aucun accord, aucune force régionale ne donnera de résultats tant que le peuple congolais ne sera pas réellement au centre du processus. Il appelle à un réveil national, un engagement collectif, un sursaut moral autant que politique.

Au niveau national, la persistance de la crise dans l’Est exerce également une pression économique considérable sur l’ensemble du pays. Les perturbations répétées dans les zones minières du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri provoquent une baisse notable des recettes fiscales liées aux exportations, affaiblissant la capacité de l’État à financer ses politiques publiques. Les routes commerciales stratégiques restent souvent coupées à cause des affrontements, ralentissant le transport des marchandises vers Kisangani, Bukavu, Goma et Kinshasa, tandis que l’insécurité décourage les investisseurs privés, pourtant essentiels à la diversification économique. La hausse constante du coût de la vie dans les zones affectées se répercute sur les marchés nationaux, entraînant une inflation intermittente, notamment sur les produits alimentaires importés. Cette situation engendre un déséquilibre macroéconomique durable, tout en accentuant la dépendance du pays aux aide humanitaire et financements extérieurs.

L’intervention du Cardinal Ambongo dépasse le cadre de l’Église catholique. Elle s’inscrit dans une tradition congolaise où les leaders religieux jouent un rôle majeur dans la dénonciation des injustices et la défense des plus vulnérables. À travers cette prise de position ferme, Ambongo adresse au pays un avertissement mais aussi une opportunité : celle de rompre avec les solutions superficielles et de s’engager enfin dans un processus profond, authentique, inclusif et durable pour ramener la paix dans l’Est du Congo.

Dans la logique de l’appel du Cardinal Ambongo, plusieurs pistes d’action concrètes émergent pour sortir durablement le pays de la spirale des violences. D’abord, l’organisation d’une grande conférence nationale de paix, réellement inclusive, où les communautés locales, les chefs coutumiers, les organisations féminines, les jeunes, les victimes des conflits, les représentants des églises, les experts indépendants et les autorités publiques seraient invités à exprimer librement leurs vérités, leurs frustrations et leurs propositions. Ensuite, la mise en place de mécanismes transparents de justice transitionnelle permettrait de documenter les crimes, d’identifier les responsables, de reconnaître les victimes et de construire un processus de réparation collective. Ambongo inspire également une réflexion sur la nécessité d’un contrôle rigoureux et indépendant des ressources naturelles, afin d’en finir avec les circuits mafieux qui alimentent la guerre ; cela pourrait passer par un audit national des concessions minières et une traçabilité publique des minerais stratégiques. Enfin, une réforme profonde de la gouvernance locale, incluant la redynamisation des entités territoriales décentralisées et la présence effective de l’État dans les zones reculées, est indispensable pour prévenir la résurgence des groupes armés. Ces propositions rejoignent l’essence de son message : reconstruire la paix à partir de la vérité, de la justice et de l’implication directe du peuple congolais.

Son message est clair : sans un dialogue national véritablement populaire, aucune initiative n’apportera la paix. Et le peuple congolais continuera de payer le prix du silence, de la division et de la superficialité politique.

Un appel urgent, solennel, et plus que jamais nécessaire.

Esaïe Vumi objectif DK TV

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