
La capitale congolaise vient de franchir un tournant majeur dans sa politique d’assainissement. Le gouverneur de la ville-province de Kinshasa a décrété, ce samedi 6 décembre 2025, le retour du « Salongo obligatoire », un programme hebdomadaire de travaux communautaires destiné à lutter contre l’insalubrité chronique et l’encombrement urbain. Cette décision, qui s’inscrit dans une série de mesures d’urgence environnementale, vise à mobiliser la population, les administrations publiques, les écoles, les entreprises et les organisations locales autour d’un effort collectif d’assainissement.
Historiquement, le Salongo est un héritage des pratiques communautaires congolaises, réinstitué au temps de la Deuxième République comme un devoir civique. Abandonné progressivement à partir des années 1990, il renaît aujourd’hui sous une nouvelle forme. Selon le gouverneur, l’objectif est de « redonner à Kinshasa sa dignité, sa propreté et son harmonie », dans une ville confrontée à une explosion démographique, à une gestion déficiente des déchets et à une multiplication des érosions.
Le programme prévoit une mobilisation générale tous les samedi matin de 7h00 à 10h00, durant laquelle les habitants des 24 communes devront participer aux activités d’assainissement : balayage des rues, curage des caniveaux, collecte de déchets, désherbage des espaces publics, démantèlement des dépotoirs pirates et remise en état des artères principales.
Le Salongo puise ses racines dans les pratiques communautaires ancestrales, où les membres d’un village se réunissaient pour accomplir ensemble des travaux d’intérêt public : nettoyage des espaces communs, réparation des routes, entretien des sources d’eau ou aménagement des champs collectifs. Sous la Deuxième République, dans les années 1970, le président Mobutu Sese Seko institutionnalise cette tradition en lançant le « Salongo obligatoire », présenté comme un devoir civique destiné à renforcer l’unité nationale et à promouvoir la discipline collective. À partir des années 1990, la pratique décline progressivement en raison de la crise politique et économique, de l’effondrement des structures étatiques et de la perte d’autorité administrative. Plusieurs tentatives de relance ont été menées dans différentes provinces après les années 2000, notamment à Kinshasa, au Kongo Central et au Haut-Katanga, mais sans s’inscrire durablement dans les habitudes. Le retour du Salongo en 2025 s’inscrit donc dans une continuité historique, en cherchant à redonner vie à cette notion de travail communautaire au service du bien public.
La décision du gouverneur intervient dans un contexte alarmant. Kinshasa produit aujourd’hui près de 12 000 tonnes de déchets solides par jour, dont une grande partie se retrouve dans les rues, les marchés, les rivières ou les caniveaux. Les communes les plus touchées – Masina, Limete, Ndjili, Kimbanseke, Selembao et Ngaliema – vivent sous la menace quotidienne d’inondations, d’érosions gigantesques et d’épidémies hydriques.
La saison des pluies 2025 a déjà provoqué plusieurs drames : effondrements de maisons, glissements de terrain, engorgement de routes stratégiques, paralysie des activités commerciales et propagation accrue des moustiques et maladies diarrhéiques. Devant cette situation, le gouvernement provincial estime que la participation citoyenne est désormais incontournable pour réduire les risques.
Pour assurer l’efficacité du Salongo obligatoire, les autorités ont annoncé une organisation rigoureuse :
- Comités locaux d’assainissement :
Dans chaque quartier, avenue et cellule, des comités seront institués, dirigés par les chefs de quartiers et les bourgmestres. Ils auront pour mission de coordonner les activités, mobiliser les habitants et assurer la transparence de la gestion des équipements. - Implication des écoles et universités :
Les établissements scolaires devront intégrer le Salongo dans leur calendrier, comme activité citoyenne. Les écoles seront chargées de nettoyer leurs enceintes, mais aussi d’entretenir les voies publiques voisines. - Mobilisation des entreprises :
Les sociétés de la place, notamment celles opérant dans les secteurs de la construction, de l’import–export, du commerce et de la logistique, devront fournir des équipements ou participer matériellement aux travaux : camions, pelles, râteaux, sacs, gants, etc. - Sanctions pour non-participation :
Le gouverneur a annoncé que des contrôles seront effectués chaque samedi. Les habitants ou organisations qui refuseront de participer pourront être sanctionnés, notamment par des amendes administratives, la suspension temporaire de certaines autorisations commerciales ou la non-délivrance de documents administratifs.
L’annonce du « Salongo obligatoire » a suscité des réactions diverses à travers la capitale. Dans plusieurs quartiers populaires, de nombreux habitants disent apprécier le retour de cette pratique, estimant qu’elle pourrait réellement améliorer l’environnement urbain, souvent saturé de déchets et d’eaux stagnantes. Certains y voient même un moyen de renforcer la cohésion communautaire, en réunissant voisins et familles autour d’une cause commune. Cependant, d’autres expriment des préoccupations, notamment sur les contraintes horaires imposées et le manque d’outils mis à disposition. Les commerçants des marchés, particulièrement ceux de Gambela, Matete ou Zando, redoutent que l’obligation de fermer leurs étals le samedi matin entraîne une perte de revenus. Quelques opérateurs économiques s’inquiètent également du risque d’abus dans l’application des sanctions. Malgré ces réserves, une bonne partie de la population reconnaît que la salubrité de Kinshasa nécessite un effort collectif, et attend de voir comment les autorités organiseront concrètement les premières journées de Salongo.
Malgré l’enthousiasme officiel, plusieurs voix ont rappelé que le Salongo ne doit pas servir de prétexte à la déresponsabilisation des services publics. De nombreux citoyens réclament un système moderne de ramassage des déchets, une augmentation des décharges publiques, la modernisation de la REGIDESO pour réduire les érosions liées aux fuites d’eau, ainsi que des campagnes de sensibilisation massives dans les médias.
Le gouverneur a répondu à ces préoccupations en annonçant un plan complémentaire :
– acquisition de nouvelles machines de curage ;
– création de trois nouvelles zones de traitement de déchets ;
– formation d’équipes techniques de lutte contre les érosions ;
– lancement d’une campagne « Kinshasa Zéro Déchets » sur six mois.

La mise en œuvre du « Salongo obligatoire » fait déjà apparaître d’importants défis logistiques que les autorités devront surmonter pour garantir la réussite du programme. L’un des obstacles majeurs reste le manque chronique de matériel : plusieurs communes disposent de très peu de camions-bennes, de pelles mécaniques ou de machines de curage pour accompagner efficacement les travaux. Dans certains quartiers enclavés de Kimbanseke, Selembao ou Mont-Ngafula, l’accès difficile aux rues étroites complique le ramassage des déchets et l’intervention des équipes techniques. À cela s’ajoute la capacité limitée des décharges existantes, souvent saturées, qui oblige parfois les services d’hygiène à stocker temporairement les déchets près des zones habitées. La gestion du personnel constitue un autre enjeu, car la ville devra coordonner des milliers d’agents municipaux, encadreurs, chefs d’avenue et volontaires en simultané. Plusieurs observateurs évoquent également le risque de détournement ou de vente illégale du matériel fourni, un phénomène qui avait déjà fragilisé des initiatives similaires dans le passé. Enfin, la ville devra faire face au défi de la communication, en transmettant de manière claire les directives à plus de 17 millions d’habitants afin d’éviter les malentendus et les déplacements inutiles. Ces contraintes logistiques montrent que la réussite du programme dépendra autant de la mobilisation citoyenne que d’une organisation rigoureuse et transparente.
L’insalubrité à Kinshasa n’est pas seulement une question esthétique ; elle constitue une grave menace sanitaire. Les eaux stagnantes dans les caniveaux bouchés sont des nids à moustiques, favorisant le paludisme. Les dépotoirs improvisés attirent rats et insectes, sources de fièvres typhoïdes et d’infections respiratoires. Les inondations récurrentes transportent les bactéries fécales, provoquant choléra, diarrhées aiguës, infections cutanées et intoxications.
Les experts en santé publique estiment que la réduction de 50 % des dépotoirs pirates pourrait diminuer de près de 30 % les épidémies hydriques dans la capitale. Pour eux, la réussite du Salongo pourrait marquer une baisse significative des dépenses publiques liées aux urgences sanitaires, notamment dans les hôpitaux généraux de référence de Kinshasa.
Plusieurs organisations de la société civile, ONG et partenaires déjà actifs dans les programmes d’assainissement ont salué l’initiative. Des ONG internationales comme GOAL, Médecins Sans Frontières, ainsi que diverses organisations locales engagées dans la gestion des déchets et la prévention des risques d’érosion, ont annoncé leur disponibilité à collaborer.
Les leaders religieux, souvent très influents dans les communautés locales, ont eux aussi promis leur participation, encourageant les fidèles à intégrer le Salongo comme un devoir moral et civique. Des mouvements des jeunes ont commencé à s’organiser pour mener des actions volontaires supplémentaires dans les quartiers les plus vulnérables.
Le plus grand enjeu du Salongo obligatoire ne sera pas sa mise en route, mais sa pérennisation. Kinshasa a déjà connu plusieurs initiatives d’assainissement qui se sont essoufflées après quelques semaines ou mois. Les raisons sont multiples : manque de suivi, absence de moyens, faible implication des autorités locales, corruption, détournement du matériel, ou encore démotivation de la population.
L’administration provinciale affirme avoir retenu les leçons du passé. Elle promet un suivi continu, une évaluation mensuelle et la publication de rapports pour garantir la transparence.

Par ailleurs le mot d’ordre du «Salongo obligatoire» décrété samedi par le gouvernement provincial n’a été que partiellement suivi.
Dans plusieurs quartiers et communes de la ville, les gens ont vaqué librement à leurs occupations, ignorant le message de l’autorité provinciale. Rare sont ceux qui se sont mis à l’œuvre, comme ici, ces fidèles d’une église de Lemba .
En conclusion, le lancement du « Salongo obligatoire » ce 6 décembre 2025 représente un engagement ambitieux qui pourrait transformer Kinshasa si la mobilisation collective est réelle et durable. La capitale, qui abrite plus de 17 millions d’habitants, ne peut plus se permettre de laisser l’insalubrité et les érosions menacer la vie de ses citoyens et étouffer son développement.
Le gouverneur appelle chacun à s’approprier ce programme, convaincu que « la propreté de Kinshasa ne dépend pas seulement des autorités, mais de chaque habitant ».
Si la ville réussit ce pari, elle pourrait devenir un modèle national et inspirer d’autres provinces. Le Salongo obligatoire n’est pas seulement un retour à une pratique ancienne ; c’est une vision d’avenir, un contrat citoyen, un acte de responsabilité collective pour bâtir une capitale plus saine, plus sûre et plus vivable.
La route est encore longue, mais ce nouveau départ pourrait bien marquer un tournant décisif dans l’histoire environnementale de Kinshasa.
En définitive, le retour du « Salongo obligatoire » marque un tournant majeur dans la gestion environnementale de Kinshasa. En réintroduisant ce devoir civique le 6 décembre 2025, les autorités provinciales cherchent à mobiliser une ville immense, confrontée à une insalubrité chronique et à des risques croissants d’érosion et d’inondations. Mais au-delà de la volonté politique affichée, la réussite de ce programme dépendra de la capacité de l’État à surmonter les défis logistiques, à fournir le matériel nécessaire, à assurer un suivi rigoureux et à instaurer une transparence dans l’application des sanctions. Elle dépendra également de l’adhésion durable des habitants, des commerçants, des écoles, des églises et des entreprises, sans laquelle cet effort collectif ne pourra produire les effets escomptés.
Si le Salongo parvient à s’inscrire dans la durée, à devenir plus qu’une obligation ponctuelle mais une véritable culture citoyenne, Kinshasa pourrait amorcer une transformation profonde : réduction des maladies hydriques, amélioration de la circulation, regain d’attractivité économique et restauration de l’image d’une capitale longtemps associée à l’insalubrité. Le défi est immense, mais l’enjeu l’est tout autant. Le Salongo obligatoire apparaît ainsi comme une opportunité historique pour repenser la façon dont les Kinois vivent, protègent et valorisent leur ville. C’est désormais à l’ensemble de la communauté urbaine de prouver que cette ambition peut devenir une réalité durable.
Esaïe Vumi objectif DK TV