
Le débat sur la révision de la Loi fondamentale congolaise vient de franchir un nouveau palier de tension. Alors que des voix s’élèvent au sein de la majorité présidentielle pour réclamer une adaptation des textes aux « réalités du pays », l’Église catholique, à travers la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO), vient de poser un veto moral retentissant. Par la voix de son porte-parole, Monseigneur Donatien Nshole, les évêques ont exprimé une opposition catégorique à tout projet de modification constitutionnelle dans le contexte actuel.
Pour comprendre l’impact des déclarations de l’Abbé Shole, il faut d’abord saisir la place unique qu’occupe l’Église catholique dans l’échiquier sociopolitique de la République Démocratique du Congo. Contrairement à de nombreux pays où la séparation de l’Église et de l’État confine le clergé aux sacristies, en RDC, la CENCO est une force morale et politique de premier plan. Depuis l’époque coloniale et particulièrement sous le régime du Maréchal Mobutu, les évêques se sont érigés en « gardiens de la nation » et en porte-paroles des sans-voix.
La CENCO dispose d’un maillage territorial exceptionnel. Là où l’État est parfois absent — dans les villages les plus reculés du Kasaï, de l’Équateur ou du Kivu — l’Église est présente. Elle gère des écoles, des hôpitaux et des centres de développement. Cette proximité géographique lui confère une légitimité populaire que peu de partis politiques peuvent revendiquer. Lorsque les évêques parlent, ils ne s’appuient pas seulement sur l’Évangile, mais sur les rapports de terrain remontant de milliers de paroisses à travers les 26 provinces du pays.
L’histoire récente a solidifié ce rôle de médiateur de dernier recours. On se souviendra notamment de l’Accord de la Saint-Sylvestre, signé le 31 décembre 2016 sous l’égide des évêques. À l’époque, le pays était au bord du gouffre alors que le second mandat du président Joseph Kabila touchait à sa fin sans perspective d’élections. C’est la CENCO qui avait réussi l’exploit de réunir la majorité et l’opposition autour d’une table pour éviter une guerre civile. Depuis cet événement, l’épiscopat est perçu comme l’arbitre du jeu démocratique congolais.
Aujourd’hui, en s’opposant à la révision constitutionnelle, la CENCO active son rôle de « sentinelle ». Pour l’Abbé Shole et les prélats, la Constitution de 2006 n’est pas un simple document juridique ; c’est le texte qui a ramené la paix après deux guerres mondiales africaines. En protégeant ce texte, l’Église estime protéger la stabilité même du pays. Son refus actuel n’est donc pas une ingérence arbitraire, mais la suite logique d’un engagement décennal pour l’alternance pacifique et le respect de la parole donnée.
Un « Non » ferme fondé sur l’insécurité
Pour l’Abbé Shole, la priorité du gouvernement ne devrait pas être de modifier les règles du jeu politique, mais de sécuriser le territoire national. « On ne change pas les fondations d’une maison pendant qu’elle est en feu », a-t-on coutume d’entendre dans les travées de la CENCO.
Actuellement, la RDC traverse une crise sécuritaire majeure, particulièrement dans l’Est du pays où les affrontements avec le M23 et d’autres groupes armés ont provoqué le déplacement de millions de citoyens. Pour les évêques, engager le pays dans un processus de révision constitutionnelle — qui nécessiterait potentiellement un référendum coûteux et complexe — est une distraction dangereuse, voire une insulte à la souffrance des populations déplacées.
L’argument le plus cinglant de l’Abbé Shole reste sans doute celui de l’intégrité territoriale. Comment peut-on envisager de modifier la Loi fondamentale alors qu’une partie du pays échappe au contrôle de l’État ? Pour la CENCO, la priorité absolue, l’unique urgence qui devrait mobiliser toute l’énergie et les ressources du gouvernement, c’est la fin du calvaire dans l’Est de la République Démocratique du Congo.
Le tableau dépeint par les rapports de l’Église est sombre. Dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, des millions de Congolais vivent dans des conditions inhumaines. Chassés de leurs terres par les agressions du M23, soutenu par le Rwanda selon de nombreux rapports internationaux, ou par les massacres des ADF, ces citoyens survivent dans des camps de déplacés de fortune. Pour ces populations, le débat sur la révision constitutionnelle à Kinshasa semble d’une indécence révoltante. Elles ne demandent pas de nouveaux articles de loi, elles demandent le droit de retourner cultiver leurs champs sans craindre d’être égorgées.
Engager un processus de révision constitutionnelle ou un référendum dans ce contexte pose également un problème de représentativité et d’unité. Organiser une consultation nationale alors que des territoires entiers sont sous occupation rebelle reviendrait, de fait, à exclure une partie de la population du débat démocratique.
Ce serait envoyer un signal de renoncement dangereux, comme si l’on actait la partition du pays. L’Abbé Shole a été très clair sur ce point : on ne peut pas toucher au contrat social national tant que tous les Congolais ne sont pas en mesure de s’exprimer librement, à l’abri des bruits de bottes.
Enfin, l’Église craint que ce projet ne devienne un facteur de division supplémentaire. Alors que la RDC a besoin d’une cohésion nationale sacrée pour faire face à l’agression étrangère, ouvrir le chantier de la Constitution risque de fracturer davantage la classe politique et la société civile. Pour les évêques, le gouvernement ferait mieux de consolider le front intérieur et de renforcer l’armée plutôt que de s’engager dans une aventure politique qui pourrait fragiliser les institutions de l’intérieur.
Au-delà des principes démocratiques, l’opposition de la CENCO repose sur un argument de pur bon sens économique : le coût exorbitant d’une telle entreprise dans un pays où les besoins primaires ne sont pas couverts. Modifier la Constitution, si cela passe par un référendum populaire comme le prévoit la loi, nécessite une organisation logistique colossale. On parle ici de centaines de millions de dollars américains pour l’impression des bulletins, le déploiement des urnes sur un territoire grand comme l’Europe de l’Ouest, et la sécurisation des centres de vote.
Pour l’Abbé Shole, engager ces fonds aujourd’hui est une décision déconnectée de la détresse du peuple congolais. À Kinshasa, à Lubumbashi comme à Goma, le panier de la ménagère est en souffrance.
Le Franc Congolais continue de subir des pressions face au dollar, entraînant une hausse vertigineuse des prix des produits de première nécessité. Le sac de farine, le transport urbain et les soins de santé deviennent des luxes inaccessibles pour une grande partie de la population.
Les évêques posent alors une question qui résonne dans chaque foyer : comment justifier la dépense d’une fortune pour une réforme institutionnelle — dont l’urgence n’est démontrée que pour une élite politique — alors que les fonctionnaires, les enseignants et les militaires attendent des conditions de vie plus dignes ? La CENCO estime que cet argent serait bien plus utile s’il était injecté dans la réhabilitation des routes de desserte agricole pour faire baisser les prix des aliments, ou dans l’équipement des hôpitaux publics qui manquent de tout.
En somme, l’Église dénonce un contraste saisissant entre les ambitions de pouvoir et la réalité de la pauvreté. Dans un pays où le taux de chômage des jeunes reste alarmant et où l’accès à l’eau potable demeure un défi quotidien, la priorité devrait être le social et non la manipulation des textes juridiques. Pour l’épiscopat, vouloir changer la Constitution dans ce climat de précarité revient à ignorer le cri de détresse d’un peuple qui demande du pain et la paix, avant de demander de nouvelles lois.
Le spectre du troisième mandat
Derrière les arguments techniques avancés par les partisans de la révision (coût des élections, durée du mandat, double nationalité), l’opposition et la société civile craignent une manœuvre visant à permettre au Président Félix Tshisekedi de briguer un nouveau mandat au-delà de 2028.
L’Abbé Shole a été très clair : la Constitution de 2006 est le fruit d’un consensus laborieux visant à stabiliser le pays après des décennies de dictature et de guerres civiles. Toucher aux « articles verrouillés », notamment ceux limitant le nombre de mandats présidentiels, reviendrait à briser ce pacte social. « La CENCO appelle à une mobilisation générale pour décourager ce projet qu’elle qualifie de dangereux pour la stabilité de la nation », a-t-il martelé lors de ses récentes interventions.
Au cœur du refus de la CENCO se trouve une notion juridique fondamentale : l’intangibilité. Pour l’Abbé Shole et les juristes proches de l’Église, la Constitution de 2006 n’est pas un texte ordinaire que l’on peut modifier au gré des humeurs politiques. Elle contient en son sein des « articles verrouillés », protégés par le célèbre article 220.
Cet article est le gardien du temple démocratique congolais. Il dispose formellement que certaines matières ne peuvent faire l’objet d’aucune révision constitutionnelle. Parmi elles : la forme républicaine de l’État, le principe du suffrage universel, la forme représentative du gouvernement, le nombre et la durée des mandats du Président de la République, ainsi que l’indépendance du pouvoir judiciaire.
En clair, le constituant de 2006 a voulu mettre ces piliers à l’abri des tentations de pouvoir éternel qui ont trop longtemps caractérisé l’histoire du pays.
Le débat actuel tourne autour d’une subtilité sémantique dangereuse. Certains partisans du pouvoir ne parlent plus de « révision », mais de « changement » de Constitution, suggérant ainsi l’écriture d’un tout nouveau texte. Pour la CENCO, cette manœuvre est un « coup d’État constitutionnel » déguisé. Passer d’une révision à un changement total permettrait, en théorie, de faire table rase du passé, de supprimer l’article 220 et de remettre le compteur des mandats à zéro. C’est précisément ce scénario que l’Abbé Shole dénonce comme une trahison de l’esprit de l’accord global et inclusif qui a fondé la nation moderne.
La force de l’argument juridique de l’Église réside dans la défense de la stabilité. Si chaque nouveau dirigeant peut réécrire la Loi fondamentale pour l’adapter à ses propres ambitions, la Constitution perd sa valeur de contrat social pour devenir un simple outil de gestion de carrière politique. En invoquant l’intangibilité des articles, la CENCO ne fait pas que du droit ; elle défend l’idée qu’une nation ne peut progresser que si elle respecte les règles qu’elle s’est elle-même fixées dans la douleur.
Une classe politique plus divisée que jamais
La sortie de la CENCO intervient dans un climat de vive effervescence. D’un côté, certains cadres de l’Union Sacrée (la coalition au pouvoir) soutiennent qu’après 20 ans, la Constitution a montré ses limites. Ils plaident pour un régime plus présidentiel ou pour un allongement du mandat à sept ans, arguant que cinq ans ne suffisent pas pour réaliser de grands projets de développement.
De l’autre côté, les figures de l’opposition, comme Delly Sesanga ou Moïse Katumbi, ainsi que de nombreuses organisations citoyennes, voient dans cette initiative un « glissement » programmé. Ils s’appuient sur l’article 64 de la Constitution, qui donne au peuple le devoir de faire échec à quiconque tente de prendre le pouvoir par la force ou en violation de la loi.
Le risque de l’instabilité sociale
L’histoire récente de la RDC montre que les questions constitutionnelles sont souvent le déclencheur de manifestations violentes. En 2015-2016, sous Joseph Kabila, des tentatives similaires avaient conduit à des journées « villes mortes » et à une répression sanglante.
L’Église catholique, qui dispose d’un réseau de paroisses sur tout le territoire, possède une force de mobilisation unique. En se rangeant du côté du « statu quo » constitutionnel, elle envoie un signal fort aux partenaires internationaux et au pouvoir en place : le peuple congolais aspire à la paix et au respect des cycles électoraux, pas à des réformes juridiques perçues comme opportunistes.
Conclusion : Quel avenir pour la Loi fondamentale ?
La question qui brûle toutes les lèvres à Kinshasa est de savoir si le pouvoir passera outre l’avertissement des évêques. Pour l’heure, le débat reste ouvert, mais la pression monte. La CENCO a promis de rester vigilante et d’accompagner le peuple dans sa quête de dignité.
« La Constitution est notre héritage commun », rappelle souvent l’Abbé Shole. En ce mois de mars 2026, cet héritage semble être le dernier rempart contre une nouvelle crise de légitimité que le pays, déjà meurtri, ne pourrait sans doute pas supporter.
Esaïe Vumi objectif DK TV