
Dans une interview exclusive accordée au New York Times, l’ancien président de la République Démocratique du Congo, Joseph Kabila Kabange, est sorti de sa réserve habituelle pour livrer un témoignage à la fois personnel et politique sur sa gestion du pouvoir et sa vision de l’état actuel de la nation. Près de sept ans après avoir cédé le fauteuil présidentiel à Félix Tshisekedi, l’homme qui a dirigé le géant d’Afrique centrale pendant dix-huit ans exprime un sentiment contrasté : le soulagement d’avoir quitté ses fonctions, teinté d’un pessimisme profond face à l’évolution du pays.
« Très, très heureux de partir » : L’aveu d’un homme de l’ombre
Pour Joseph Kabila, l’alternance de janvier 2019 n’a pas seulement été un événement politique historique — la première transition pacifique du pouvoir en RDC depuis l’indépendance en 1960 — elle a été une libération personnelle. « J’ai été très, très heureux de partir », a-t-il confié au quotidien américain.
Cette déclaration surprend ceux qui, pendant des années, l’ont soupçonné de vouloir s’éterniser au pouvoir, notamment lors de la crise liée au « glissement » du calendrier électoral entre 2016 et 2018. Pourtant, pour ses proches, ce sentiment de soulagement est cohérent avec la personnalité de Kabila : un homme perçu comme introverti, arrivé au pouvoir par accident historique après l’assassinat de son père Laurent-Désiré Kabila en 2001, et qui a dû porter le fardeau d’un pays dévasté par « la Grande Guerre africaine ».
Partir, c’était pour lui troquer les crises diplomatiques incessantes, les pressions de la rue et le protocole étouffant contre une vie plus retirée dans ses fermes de Kingakati ou de la banlieue de Lubumbashi.
Un constat amer : « Il faudrait être fou pour être heureux »
Cependant, le bonheur personnel de l’ancien président s’arrête aux grilles de sa résidence. Interrogé sur la situation actuelle de la RDC, Joseph Kabila ne cache pas son désappointement. En observant la dépréciation continue du franc congolais, l’insécurité persistante dans l’Est et les tensions politiques qui morcellent le tissu social, il lâche cette phrase cinglante : « Mais quand on voit l’état du pays aujourd’hui, il faudrait être fou pour être heureux. »
Cette critique, bien que feutrée, vise directement la gouvernance de son successeur, Félix Tshisekedi. Pour Kabila, l’élan de reconstruction qu’il estime avoir initié semble s’être grippé. L’ancien président pointe du doigt une forme de déliquescence de l’autorité de l’État et une gestion économique qu’il juge erratique.
Le bilan de 18 ans face aux défis de 2026
Pour comprendre la portée de ces mots, il faut mettre en perspective les deux époques. Sous Joseph Kabila, la RDC a connu :
- La réunification du pays : Après les accords de Sun City, il a réussi à intégrer les différentes rébellions dans une armée nationale (brassage).
- La stabilité macroéconomique relative : Une période de croissance portée par le boom minier, malgré une pauvreté qui restait endémique pour la majorité de la population.
- Les grands travaux : Le programme des « Cinq Chantiers » puis la « Révolution de la Modernité ».
Mais son règne fut aussi marqué par une répression féroce des manifestations, des soupçons de corruption à grande échelle et une emprise du clan Kabila sur les ressources minières. En 2026, alors que la population fait face à une inflation galopante et que les rebelles du M23 occupent des pans entiers du Nord-Kivu, le discours de Kabila résonne comme un « je vous l’avais bien dit » auprès de sa base électorale, le Front Commun pour le Congo (FCC).
La rupture de l’accord et le silence stratégique
L’amertume de Joseph Kabila s’explique aussi par la fin brutale de la coalition FCC-CACH en 2020. À l’époque, Félix Tshisekedi avait réussi un coup de force politique en démantelant la majorité parlementaire de Kabila pour créer l’Union Sacrée. Depuis, Kabila s’est muré dans un silence médiatique quasi total, ne s’exprimant que par des intermédiaires ou lors de rares réceptions diplomatiques.
Cette interview au New York Times marque donc une rupture de ce silence. Elle intervient à un moment où la scène politique congolaise est en pleine ébullition. Les partisans de l’actuel pouvoir accusent l’ancien président de saboter les efforts de paix dans l’Est, tandis que les « Kabilistes » dénoncent une dérive dictatoriale du régime actuel.
Un pays à la croisée des chemins
La RDC en 2026 reste un paradoxe vivant. Riche en cobalt, en cuivre et en terres arables, elle demeure l’un des pays les plus pauvres au monde par habitant. La frustration de Kabila reflète une réalité partagée par de nombreux Congolais : celle d’un espoir déçu. Le « changement » promis en 2019 peine à se matérialiser dans le panier de la ménagère ou dans la sécurisation des frontières.
Le retour de l’homme de Kingakati ?
Si Joseph Kabila se dit « heureux d’être parti », ses propos suggèrent qu’il n’a pas pour autant abandonné son regard de sentinelle sur la République. Dans les salons politiques de Kinshasa, on se demande si cette sortie médiatique n’est pas le prélude à un retour plus actif sur l’échiquier politique.
Entre nostalgie d’une stabilité passée et critiques acerbes du présent, Joseph Kabila joue sur les deux tableaux. Il se positionne non plus comme un acteur assoiffé de pouvoir, mais comme un sage désolé de voir son héritage — aussi contesté soit-il — s’effriter. Pour les Congolais, le constat reste le même : au-delà des querelles d’hommes, c’est l’avenir d’une nation de plus de 100 millions d’habitants qui est en jeu.
Esaïe Vumi objectif DK TV