Kisangani sous les eaux : chronique d’un désastre annoncé

Kisangani, 15 août 2025.

Une nuit de cauchemar

Dans la nuit du 14 au 15 août 2025, le ciel s’est ouvert sur Kisangani. De simples averses se sont transformées en une pluie torrentielle d’une intensité rare. Les habitants, habitués aux caprices du climat, n’avaient pourtant pas imaginé que cette fois, l’eau emporterait tout sur son passage.

Peu après 22 heures, les premières ruelles de la commune de Tshopo se sont transformées en torrents. En moins d’une heure, l’eau a envahi les quartiers Tokomeka, Mangobo, Kabondo et Makiso, piégeant des centaines de familles. Au matin, la ville s’est réveillée sous un décor apocalyptique : maisons effondrées, routes éventrées, habitants hagards, tentant de sauver ce qui pouvait l’être.

Tokomeka : symbole d’une détresse collective

Le quartier Tokomeka, dans la commune de Tshopo, est l’un des plus touchés. Là, les eaux ont pénétré avec une brutalité telle que des murs entiers se sont effondrés. Des maisons en briques crues ont été réduites en tas de boue.

« Nous n’avons plus rien. Tout a été emporté : habits, vivres, papiers. Nous sommes sortis dans l’eau avec seulement nos enfants », témoigne une mère de famille, hébergée provisoirement par des voisins.

Les images qui circulent sur les réseaux sociaux montrent des scènes poignantes : des lits flottant dans les cours, des casseroles charriées par le courant, des habitants formant des chaînes humaines pour sauver quelques biens.

Mangobo, Kabondo et Ségama : ruines et désolation

Le drame ne s’arrête pas à Tokomeka. Dans la commune de Mangobo, particulièrement dans les quartiers 11e Kabondo et Ségama 1, les dégâts sont impressionnants. Les pluies ont entraîné des glissements de terrain, provoquant l’effondrement de plusieurs habitations. Les toitures en tôles ondulées, mal fixées, ont été arrachées par les vents accompagnant l’orage.

À Kabondo, l’eau a inondé les artères principales, rendant la circulation impossible. Des boutiques et dépôts de vivres ont été envahis, ruinant les petits commerçants qui vivaient déjà dans une précarité extrême.

Une route nationale éventrée

Au-delà des dégâts domestiques, l’infrastructure routière a payé un lourd tribut. La Route Nationale n° 4, reliant Kisangani à plusieurs territoires voisins, a littéralement cédé sous la pression des eaux au niveau du kilomètre 0, à Kilanga.

Un cratère béant s’est ouvert en pleine chaussée, rendant la route impraticable. Des camions chargés de marchandises sont restés bloqués, aggravant la crise humanitaire en empêchant l’acheminement de vivres et de matériel de secours.

Pour une ville enclavée comme Kisangani, cette coupure constitue une véritable asphyxie économique.

Un bilan humain provisoire

Jusqu’au 15 août 2025, aucune perte en vies humaines n’avait été officiellement confirmée. Un miracle au vu de l’ampleur des dégâts. Toutefois, des centaines de familles sont sinistrées. Beaucoup ont passé la nuit dehors, sous des bâches improvisées, exposés aux intempéries et aux moustiques.

Les risques sanitaires sont désormais la principale inquiétude. Les eaux stagnantes favorisent la propagation de maladies hydriques comme le choléra, tandis que le paludisme menace d’exploser avec la multiplication des gîtes larvaires.

Pourquoi de telles inondations ?

Si la pluie du 14 août fut exceptionnelle, elle ne saurait à elle seule expliquer la catastrophe. Plusieurs facteurs aggravants se conjuguent :

  1. Des caniveaux obstrués. La plupart des réseaux d’évacuation sont bouchés par des déchets solides.
  2. Un drainage sous-dimensionné. Les ouvrages existants ne suffisent pas à absorber de tels volumes d’eau.
  3. L’urbanisation anarchique. Des quartiers entiers ont été construits en zones inondables, au bord des rivières Kabondo, Tshopo et Lindi.
  4. Absence d’entretien. Les opérations de curage sont rares et souvent limitées à des campagnes symboliques.
  5. Le changement climatique. Les pluies extrêmes deviennent plus fréquentes et plus violentes, augmentant le risque de catastrophes.

Selon un enseignant de l’Université de Kisangani, « ce désastre est moins une fatalité naturelle qu’une conséquence directe de la négligence humaine. »

Des antécédents inquiétants

L’inondation du 15 août 2025 n’est pas un accident isolé.

Le 10 juillet 2025, une pluie diluvienne avait déjà submergé la cité Bassayi (Makiso), y compris une école.

Le 1er juillet 2025, des pluies de nuit avaient provoqué des glissements de terrain à Kabondo et Plateau Boyoma, emportant des maisons entières.

Déjà en avril 2025, des bulletins humanitaires alertaient sur des inondations répétées à Kisangani.

Ces épisodes successifs confirment que la ville est désormais un épigone des catastrophes climatiques urbaines.

Colère et indignation des habitants

Dans les quartiers sinistrés, les langues se délient. « Chaque année c’est la même chose, et personne n’agit. On nettoie les caniveaux seulement pour la photo », s’indigne un commerçant de Mangobo.

Un conducteur de taxi-moto, bloqué à Kilanga, renchérit : « On construit des routes, mais on ne prévoit pas d’évacuation des eaux. Résultat : une route flambant neuve, déjà détruite. »

Sur les réseaux sociaux, vidéos et témoignages abondent, suscitant une vague d’indignation à travers tout le pays.

Réactions officielles

Le gouverneur de la Tshopo a réuni une cellule de crise dès les premières heures du 15 août. Des promesses de distribution de vivres, de bâches et de kits de première nécessité ont été annoncées. Mais la population reste méfiante, habituée à des promesses sans suite.

À Kinshasa, des députés élus de Kisangani exigent un plan spécial d’assainissement financé par l’État central. Selon eux, la récurrence des inondations menace non seulement la sécurité des habitants, mais aussi la stabilité économique de toute la province.

Quelles solutions ?

Pour les urbanistes, il n’y a pas de mystère. Trois mesures principales s’imposent :

Curage systématique et régulier des caniveaux, avant chaque saison des pluies.

Construction de bassins de rétention pour absorber les excès d’eau.

Révision stricte des plans d’urbanisation, interdisant toute construction dans les zones inondables.

À cela s’ajoute la nécessité de mettre en place un système d’alerte précoce : pluviomètres urbains, SMS aux habitants, coupures préventives d’électricité pour éviter les électrocutions.

Kisangani à la croisée des chemins

La pluie du 15 août 2025 est un signal fort. Kisangani, troisième plus grande ville du pays, ne peut pas continuer à subir chaque saison des pluies comme une condamnation.

L’eau n’est pas un ennemi en soi. Elle peut devenir une richesse — pour l’agriculture, pour l’énergie — si elle est correctement gérée. Mais aujourd’hui, faute de planification et de volonté politique, elle se transforme en malédiction.

L’avenir de Kisangani dépendra de sa capacité à transformer cette crise en opportunité de réformer. Faute de quoi, la prochaine pluie diluvienne pourrait faire bien plus que des dégâts matériels : elle pourrait emporter des vies.

Le 15 août 2025 restera dans la mémoire collective comme le jour où Kisangani a touché du doigt ses propres vulnérabilités. Les torrents de pluie ont révélé ce que tout le monde savait déjà : une ville livrée à elle-même, sans plan d’assainissement digne de ce nom, où les habitants survivent entre deux catastrophes.

La question n’est plus de savoir si Kisangani connaîtra encore des inondations, mais plutôt quand et avec quelles conséquences.

Ce drame, une fois de plus, appelle les dirigeants à choisir : continuer à ignorer la réalité, ou agir pour sauver une ville entière de la noyade permanente.

Esaïe vumi objectif DK TV

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