
La guerre qui oppose depuis plusieurs années les rebelles du M23, désormais alliés à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), aux Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) et à leurs partenaires régionaux, continue de plonger la ville de Goma et ses environs dans une crise socio-économique sans précédent. Si les combats font rage sur plusieurs fronts au Nord-Kivu, les conséquences se répercutent de manière dramatique sur la vie quotidienne des habitants, particulièrement sur les petits commerçants qui, hier encore, constituaient le cœur battant de l’économie urbaine.
Depuis le début de l’année 2025, la situation s’est aggravée avec l’élargissement du champ des hostilités. Les affrontements entre le M23/AFC et l’armée congolaise ont entraîné la fermeture de plusieurs axes routiers stratégiques, notamment ceux reliant Goma à Rutshuru, Masisi et Walikale. Or, ces routes étaient vitales pour l’approvisionnement de la capitale provinciale en produits vivriers, charbon de bois, bétail et autres denrées essentielles.
« Avant, je pouvais aller chercher mes marchandises à Rutshuru deux fois par semaine. Aujourd’hui, c’est impossible. Les routes sont soit coupées, soit trop dangereuses à cause des combats ou des barrières illégales. Je n’ai plus rien à vendre », raconte Béatrice, vendeuse de légumes au marché Virunga.
Le commerce transfrontalier avec le Rwanda voisin, qui servait de soupape de sécurité en temps de crise, est lui aussi fortement ralenti par les restrictions de circulation, la méfiance sécuritaire et la flambée des taxes douanières. Résultat : les prix des denrées alimentaires s’envolent, les étals se vident et le pouvoir d’achat de la population, déjà précaire, s’effondre.
Le Mouvement du 23 mars (M23) est une rébellion née en 2012, composée d’anciens mutins issus principalement du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP). Officiellement, ses fondateurs accusaient le gouvernement congolais de ne pas avoir respecté les accords de paix du 23 mars 2009, d’où le nom du mouvement. Après une défaite militaire en 2013, le M23 avait disparu de la scène publique avant de refaire surface en novembre 2021, dans un contexte de tensions régionales croissantes.
Depuis 2023, le M23 s’est allié à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), une coalition armée qui regroupe plusieurs mouvements rebelles et qui revendique un agenda politique plus large. Les autorités congolaises accusent ouvertement le Rwanda et, dans une moindre mesure, l’Ouganda, de soutenir militairement et logistiquement le M23/AFC, ce que Kigali dément.
En 2025, les combats se sont intensifiés autour de Goma et dans les territoires voisins de Rutshuru, Masisi et Nyiragongo. Ces affrontements ont provoqué des déplacements massifs de populations, coupé les principaux axes routiers et paralysé une grande partie des activités économiques du Nord-Kivu.
Dans les rues de Goma, les récits de souffrance se ressemblent. De nombreux petits commerçants, autrefois capables de subvenir aux besoins de leur famille grâce à des activités modestes, se retrouvent aujourd’hui au bord de la faillite.
À l’entrée du marché de Birere, l’un des plus grands de la ville, Jean-Pierre, vendeur de friperie, confie : « Mes clients venaient surtout des quartiers périphériques. Mais avec l’insécurité, beaucoup ont fui vers Sake ou même Bukavu. Je reste là, mais je vends presque rien. Pourtant, c’est de ce commerce que je nourris mes enfants. »
Plus dramatique encore, certains commerçants s’endettent pour maintenir leurs activités à flot, au risque de tomber dans un cercle vicieux d’appauvrissement. D’autres sont contraints d’abandonner leur activité pour se reconvertir dans de petits boulots journaliers, souvent précaires et mal rémunérés.
La crise actuelle ne touche pas uniquement les vendeurs de vivres et les petits détaillants des marchés de Goma. Plusieurs autres secteurs économiques, intimement liés à la vie quotidienne, subissent également de plein fouet les conséquences de la guerre.
Les transporteurs sont parmi les plus affectés. Les chauffeurs de camions et de minibus, qui acheminaient habituellement des marchandises depuis Rutshuru, Masisi ou Walikale, ne peuvent plus circuler sur des routes coupées ou contrôlées par les groupes armés. Les taxi-motos, quant à eux, voient leur clientèle chuter en raison de la baisse du pouvoir d’achat des habitants et des risques d’insécurité sur certains axes.
Du côté des commerçants transfrontaliers, la situation n’est guère meilleure. Les échanges quotidiens entre Goma et la ville rwandaise voisine de Gisenyi, qui constituaient une véritable bouffée d’oxygène pour de nombreux petits négociants, sont désormais freinés par la multiplication des restrictions douanières, les tensions diplomatiques et la hausse des frais de passage. Plusieurs femmes commerçantes, autrefois actives dans ce secteur, se retrouvent aujourd’hui sans revenus.
Enfin, le secteur de la santé et de la pharmacie souffre lui aussi des conséquences du conflit. Les grossistes en médicaments peinent à être approvisionnés, entraînant des ruptures de stock inquiétantes pour des produits essentiels comme les antibiotiques, les antipaludiques ou les antidiabétiques. Cette pénurie entraîne non seulement une hausse des prix, mais aussi une aggravation de la détresse sanitaire des populations, déjà éprouvées par la guerre et la pauvreté.
En somme, la guerre a brisé les chaînes d’approvisionnement de presque tous les secteurs, plongeant la ville de Goma dans une crise multidimensionnelle où commerçants, transporteurs, patients et simples consommateurs paient le prix fort.
La guerre a déclenché une inflation galopante. Selon les données de la Fédération des entreprises du Congo (FEC) section Nord-Kivu, le prix du maïs a doublé en six mois, celui du riz a triplé, et le charbon, indispensable pour cuisiner, est devenu un luxe pour de nombreuses familles.
« On ne vit plus, on survit. Chaque jour est une bataille pour trouver quoi manger », explique Marie-Claire, mère de cinq enfants rencontrée au marché. Elle ajoute : « Avant, avec 5 000 francs congolais, je pouvais préparer un repas. Aujourd’hui, même 15 000 ne suffisent pas. »
La rareté des biens ne concerne pas seulement l’alimentation. Les produits importés comme les vêtements, les médicaments et le carburant connaissent également des pénuries chroniques, aggravées par la fermeture fréquente des frontières et les routes contrôlées par les groupes armés.
La dégradation économique à Goma ne se mesure pas seulement dans les témoignages des habitants ; elle se reflète aussi dans les chiffres. Selon les estimations de la Fédération des entreprises du Congo (FEC) section Nord-Kivu, l’inflation dans la ville a dépassé 45 % depuis janvier 2025, un niveau inédit depuis plus d’une décennie.
Les denrées de base connaissent une flambée spectaculaire. En janvier 2024, un sac de 25 kilos de riz coûtait en moyenne 35 000 francs congolais ; aujourd’hui, il se négocie autour de 95 000 francs, soit près du triple. Le prix du maïs est passé de 800 à 1 600 francs le kilo, et celui de l’huile végétale a grimpé de 4 500 à 10 000 francs le litre. Quant au charbon de bois, indispensable pour la cuisson dans la plupart des ménages, son sac de 50 kilos est passé de 25 000 à 60 000 francs en moins d’un an.
Les comparatifs entre 2024 et 2025 montrent également l’effondrement du pouvoir d’achat. Là où une famille de cinq personnes pouvait encore se nourrir avec un budget mensuel d’environ 200 000 francs congolais, il lui faut désormais plus de 450 000 francs pour maintenir le même niveau de consommation.
La FEC note aussi qu’au moins 30 % des petits commerces enregistrés à Goma ont fermé depuis le début de l’année, faute d’approvisionnement ou de clientèle. Dans les marchés populaires comme Birere et Virunga, plusieurs étals restent vides, une image inédite pour une ville réputée pour son dynamisme commercial.
Ces chiffres, bien qu’imparfaits dans un contexte de guerre où la collecte de données reste difficile, traduisent néanmoins l’ampleur du choc économique qui frappe les habitants de Goma, et particulièrement les petits commerçants.
Les jeunes, qui constituent la majorité de la population active à Goma, sont particulièrement touchés par cette crise. Beaucoup avaient trouvé dans le petit commerce un moyen de lutter contre le chômage endémique. Mais la guerre les prive désormais de cette alternative.
« Je vendais des crédits téléphoniques et des accessoires au centre-ville. Mais depuis que la guerre a repris, mes fournisseurs ne me livrent plus régulièrement. J’ai perdu la moitié de mes clients. Je pense à quitter Goma », raconte David, 24 ans, visiblement découragé.
Cette situation alimente un autre phénomène préoccupant : la tentation, pour certains jeunes, de rejoindre des groupes armés qui promettent une rémunération, aussi minime soit-elle. Une dynamique qui entretient le cercle vicieux de la violence dans la région.
Les femmes, qui représentent une large majorité des petits commerçants dans les marchés de Goma, paient un lourd tribut à cette crise. Non seulement elles doivent affronter les difficultés économiques, mais elles sont également exposées à des risques accrus de violences sur les routes d’approvisionnement.
« Quand nous allons chercher des produits dans les villages environnants, nous courons le risque de tomber sur des hommes armés. Ils volent, ils frappent, parfois pire », témoigne Annonciata, vendeuse de poissons fumés.
Certaines d’entre elles sont contraintes de vendre leurs biens à perte ou d’accepter des crédits non remboursés par leurs clients, eux-mêmes frappés par la crise.
La crise met en lumière la fragilité de l’économie informelle qui domine Goma. La majorité des petits commerçants n’ont ni épargne, ni couverture sociale, ni accès au crédit bancaire. En temps de guerre, cette vulnérabilité devient un piège mortel.
Les organisations locales et internationales tentent de venir en aide à travers des programmes de distribution alimentaire ou de soutien aux activités génératrices de revenus, mais ces initiatives restent largement insuffisantes face à l’ampleur des besoins.
Face à cette situation dramatique, de nombreuses voix s’élèvent pour interpeller les autorités congolaises et la communauté internationale. La société civile de Goma réclame des mesures urgentes pour protéger les commerçants, rouvrir les axes routiers et garantir la libre circulation des biens et des personnes.
« La population est abandonnée à elle-même. Nous demandons au gouvernement de sécuriser les routes et d’apporter un appui aux petits commerçants qui sont en train de mourir à petit feu », déclare Me Patient Bashombe, acteur de la société civile locale.
De son côté, le gouvernement provincial du Nord-Kivu reconnaît la gravité de la crise mais affirme que les moyens disponibles restent limités, la priorité étant donnée aux opérations militaires contre le M23/AFC.
Malgré ce contexte difficile, les habitants de Goma témoignent une résilience remarquable. Les petits commerçants, bien que frappés de plein fouet, continuent d’innover : certains se tournent vers le commerce en ligne via les réseaux sociaux, d’autres développent de petites coopératives pour mutualiser leurs moyens.
« Nous n’avons pas le choix. Même dans la guerre, il faut vivre », résume Chantal, vendeuse de fruits.
Au-delà des pertes économiques, la guerre du M23/AFC a déclenché une véritable crise humanitaire dans et autour de Goma. La ville accueille désormais plus de 600 000 déplacés internes, venus des territoires de Rutshuru, Masisi et Nyiragongo, selon les chiffres communiqués par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA). Ces familles, chassées par les combats, s’entassent dans des camps de fortune ou trouvent refuge chez des proches, aggravant la pression sur les ressources déjà limitées de la capitale provinciale.
La saturation des camps de déplacés entraîne des conditions de vie extrêmement précaires : manque d’abris adéquats, insalubrité, pénurie d’eau potable et absence de soins de santé. Les ONG humanitaires, telles que le Programme alimentaire mondial (PAM) et Médecins Sans Frontières (MSF), multiplient les interventions d’urgence, mais elles peinent à couvrir l’ensemble des besoins.
La malnutrition infantile est en hausse alarmante. Selon l’UNICEF, près de 30 % des enfants de moins de cinq ans dans les camps autour de Goma souffrent désormais de malnutrition aiguë, un taux largement supérieur aux seuils d’urgence fixés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
La crise a aussi des répercussions sociales profondes. De nombreuses femmes, privées de leurs activités commerciales, se retrouvent sans moyens de subsistance, exposées aux risques d’exploitation ou de violences sexuelles sur les routes d’approvisionnement. Les jeunes, sans emploi ni perspectives, sombrent dans la déscolarisation ou la tentation de rejoindre des groupes armés pour survivre.
Ainsi, la guerre ne se limite pas à l’effondrement des marchés : elle ébranle le tissu social, détruit les moyens de subsistance et met en péril toute une génération déjà fragilisée par des décennies d’instabilité dans l’Est de la République Démocratique du Congo.
La guerre du M23/AFC ne se limite pas à un affrontement militaire ; elle dévaste aussi le tissu social et économique de Goma. Les petits commerçants, colonne vertébrale de l’économie locale, se retrouvent aujourd’hui pris en étau entre la flambée des prix, la rareté des marchandises et l’insécurité permanente.
Sans mesures rapides et concrètes pour rétablir la sécurité et soutenir ces acteurs économiques de base, la crise risque de plonger la ville dans une pauvreté encore plus profonde et d’alimenter davantage l’instabilité qui ronge la région depuis des décennies.
L’avenir économique et social de Goma reste suspendu à l’évolution du conflit. Plusieurs scénarios se dessinent, chacun porteur de conséquences différentes pour les petits commerçants et la population en général.
Dans un premier scénario, la guerre se prolonge. Les combats autour de la ville et dans les territoires voisins continueraient de bloquer les routes d’approvisionnement, d’alimenter l’inflation et d’aggraver la pauvreté. Les petits commerçants, déjà fragilisés, risqueraient alors une disparition quasi totale, laissant place à une économie de survie marquée par le troc et le marché noir. La ville de Goma, isolée, dépendrait encore davantage de l’aide humanitaire.
Un second scénario, plus optimiste, verrait un cessez-le-feu effectif et le redéploiement des forces armées sur les principaux axes routiers. Cela permettrait de rétablir une partie des échanges commerciaux et de donner un souffle nouveau aux petits commerces. Toutefois, la reconstruction économique demanderait du temps et un accompagnement de l’État ainsi que des partenaires internationaux pour stabiliser les prix et relancer la production locale.
Enfin, un troisième scénario envisage une solution politique durable au conflit. Si des négociations aboutissaient à une désescalade et à une intégration réelle des groupes armés dans un processus de paix, Goma pourrait redevenir un centre commercial dynamique, bénéficiant de sa position stratégique à la frontière avec le Rwanda. Une telle issue ouvrirait la voie à des investissements, à la réhabilitation des infrastructures et à des programmes de relance économique ciblant les petits commerçants.
Ces scénarios rappellent une évidence : le sort des commerçants de Goma ne dépend pas uniquement de leur résilience, mais surtout des choix politiques et militaires qui seront faits dans les semaines et mois à venir. Leur survie économique est indissociable de la paix et de la stabilité dans l’Est de la République Démocratique du Congo.
Esaïe vumi objectif DK TV