RDC – Trois ans sans salaire : les administrateurs de territoires en grève illimitée, l’État face à une crise administrative majeure

La République démocratique du Congo s’enfonce dans une nouvelle crise institutionnelle. Les administrateurs de territoires, maillons essentiels de l’appareil administratif congolais, ont annoncé ce jour le déclenchement d’une grève générale illimitée, après près de trois années sans perception de leurs salaires. Une situation inédite qui paralyse déjà plusieurs provinces et met en lumière la fragilité de la gouvernance locale.

Des fonctionnaires oubliés depuis 2022

Selon un communiqué publié ce mardi 19 août 2025 par leur collectif national, les administrateurs de territoires dénoncent une « injustice prolongée » et un « abandon total » de la part de l’État congolais. En effet, la majorité d’entre eux n’a pas perçu de salaire depuis fin 2022, soit près de 36 mois.

« Nous avons servi la nation avec loyauté, malgré les menaces sécuritaires, les crises humanitaires et le manque de moyens. Mais comment continuer à travailler quand nous ne sommes plus payés, ni considérés ? », s’indigne un administrateur d’un territoire du Haut-Uélé, joint par téléphone.

En RDC, le pays compte 145 territoires répartis dans les 26 provinces. Chaque territoire est dirigé par un administrateur nommé par décret présidentiel, représentant direct de l’État dans les zones rurales. Leur rôle est crucial :

coordination des services publics ;

maintien de l’ordre public ;

gestion des conflits coutumiers et fonciers ;

supervision des élections locales ;

relais entre la population et le gouvernement central.

Sans eux, l’État perd ses yeux et ses oreilles dans l’arrière-pays.

Une grève qui paralyse déjà le pays

Le mouvement de grève illimitée lancé ce 19 août a immédiatement eu des répercussions dans plusieurs territoires, notamment au Nord-Kivu, au Sud-Ubangi, au Kasaï-Central et dans le Kwilu. Des services administratifs tels que l’enregistrement des naissances et décès, la délivrance des documents officiels ou encore la coordination des activités humanitaires sont déjà à l’arrêt.

Dans certaines zones, des ONG locales et internationales s’inquiètent. « L’absence d’administrateurs empêche la transmission des informations officielles. Nous travaillons souvent avec eux pour avoir une autorisation de mouvement ou une confirmation des situations de crise. Leur grève crée un vide inquiétant », explique un responsable humanitaire basé à Goma.

Trois ans de promesses non tenues

Les administrateurs affirment avoir alerté à plusieurs reprises les ministères de l’Intérieur, de la Fonction publique et des Finances. À chaque fois, les autorités leur auraient promis une prise en charge rapide de leurs arriérés. Mais rien n’a été fait.

En janvier 2024 déjà, une délégation d’administrateurs avait rencontré des conseillers de la présidence. Selon des sources proches du dossier, il avait été convenu qu’un mécanisme de paiement progressif serait mis en place. Un an et demi plus tard, aucune suite concrète n’a été donnée.

« Nous sommes fatigués des promesses. Nous voulons des actes. Tant que nos salaires ne seront pas payés, nous resterons en grève », tranche un administrateur du territoire de Mweka, dans le Kasaï.

Un contraste avec les promesses du gouvernement

Cette crise tombe au moment où le gouvernement du Premier ministre Judith Suminwa tente de redorer son image en lançant plusieurs programmes de réforme de l’État. Le président Félix Tshisekedi a, lui, souvent insisté sur la nécessité de rapprocher l’administration des populations.

Mais pour de nombreux observateurs, l’absence de rémunération des administrateurs est une contradiction flagrante. « Comment parler de décentralisation et de bonne gouvernance quand les représentants de l’État au niveau territorial ne sont même pas payés ? », s’interroge un politologue de l’Université de Kinshasa.

Quelles conséquences pour les populations ?

Le blocage actuel risque d’avoir des conséquences multiples :

  1. Sur le plan administratif :

arrêt de l’enregistrement des actes d’état civil dans les territoires ;

paralysie des services publics de base ;

retards dans la transmission des informations vers Kinshasa.

  1. Sur le plan sécuritaire :
    Dans plusieurs zones en proie à l’insécurité (Nord-Kivu, Ituri, Mai-Ndombe), l’absence des administrateurs crée un vide qui pourrait être exploité par des groupes armés ou des autorités coutumières non reconnues.
  2. Sur le plan socio-économique :
    L’administration territoriale encadre également les marchés, les taxes locales et certaines infrastructures. La grève pourrait donc freiner l’activité économique dans les zones rurales.

Appel direct au président Tshisekedi

Face au silence du gouvernement, les administrateurs en grève appellent directement le chef de l’État à intervenir. Dans leur communiqué du 19 août, ils affirment :

« Excellence Monsieur le Président de la République, garant du bon fonctionnement des institutions, nous sollicitons votre implication personnelle pour que justice soit rendue. Nous ne demandons pas un traitement spécial, mais simplement le respect de nos droits élémentaires. »

Ils réclament non seulement le paiement immédiat des arriérés de salaires, mais aussi une réforme durable de leur statut, afin que cette situation ne se reproduise plus.

Le gouvernement dans l’embarras

Jusqu’ici, aucune réaction officielle n’a été donnée par le ministère de l’Intérieur ou celui de la Fonction publique. Toutefois, des sources proches du gouvernement laissent entendre qu’une réunion de crise pourrait être convoquée dans les prochains jours.

Mais certains analystes restent sceptiques. « Même si Kinshasa annonce un plan de paiement, le problème est celui de la trésorerie. L’État congolais peine déjà à honorer ses engagements envers d’autres catégories de fonctionnaires, comme les enseignants et les médecins. Où trouvera-t-il l’argent pour payer les administrateurs ? », se demande un économiste indépendant.

Une grève qui pourrait s’étendre ?

Le cas des administrateurs de territoires pourrait créer un précédent. D’autres catégories de fonctionnaires, confrontées elles aussi à des retards de salaires ou au manque de primes, pourraient être tentées de suivre le mouvement.

« C’est une bombe sociale à retardement. Si le gouvernement ne trouve pas une solution, la contestation pourrait s’étendre à d’autres services publics. Cela risque d’ébranler davantage un État déjà fragilisé », alerte un syndicaliste de la fonction publique.

Un test politique pour Tshisekedi

Pour le président Tshisekedi, à moins de deux ans de la fin de son second mandat, cette crise est un test politique. Sa capacité à résoudre rapidement le problème des administrateurs sera observée non seulement par l’opinion publique nationale, mais aussi par la communauté internationale, qui suit de près les réformes de la gouvernance en RDC.

« Si cette crise dure, elle peut entacher son image et donner l’impression d’un État absent, incapable de prendre soin de ses propres agents », estime le politologue cité plus haut.

En attendant, un pays au ralenti

En ce 19 août 2025, la République démocratique du Congo se retrouve donc face à une crise administrative majeure. Dans les provinces, l’administration est paralysée. À Kinshasa, le silence des autorités accentue la frustration. Et pour des millions de Congolais vivant dans les territoires, le quotidien risque de devenir encore plus difficile.

Les grévistes, eux, restent catégoriques : pas de reprise du travail sans paiement. Leur patience a atteint ses limites après trois années d’attente.

Ainsi, la grève illimitée des administrateurs de territoires n’est pas seulement un mouvement de protestation. Elle révèle les failles structurelles de l’État congolais et pose une question cruciale : comment gouverner efficacement un pays vaste comme la RDC si ceux qui représentent l’État au plus près des populations ne sont pas rémunérés ?

Esaïe vumi objectif DK TV

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